PARTIE 3 — Les âmes fracturées et les voix effacées


XII. Parents et enfants : le contrat brisé

C'est peut-être la dimension la moins visible de la crise. Derrière la logistique de survie se joue un drame silencieux que l'UNFPA et Human Rights Watch ont commencé à documenter avec précision.

Dans la culture palestinienne, le rôle parental est fondamentalement défini par la capacité à protéger ses enfants. À Gaza, ce contrat de base est quotidiennement violé.

Les parents font face à une série de décisions impossibles, répétées des dizaines de fois par jour :

  • Envoyer l'enfant chercher de l'eau (risque de frappe, de checkpoint) ou garder tout le monde assoiffé ?
  • Laisser l'enfant sortir de la tente étouffante (risque d'exposition) ou le laisser s'asphyxier de chaleur à l'intérieur ?
  • Dire la vérité sur la mort d'un proche (risque de traumatisme aigu) ou mentir pour préserver l'enfant et aggraver le choc différé ?

Cette série de décisions impossibles produit une fatigue décisionnelle extrême, doublée d'un sentiment chronique de culpabilité. Ce que l'UNFPA appelle l'effacement du rôle maternel est l'une des blessures les plus profondes et les plus durables de cette crise.

Une mère témoigne :

« La nuit, quand mes enfants dorment enfin, c'est le seul moment où je peux laisser sortir quelque chose. Mais je n'ai même plus de larmes. Je reste assise dans le noir à regarder leurs visages et je me demande ce que je leur ai transmis comme avenir. Je me demande si leur cerveau sera normal après tout ça. »

Afnan témoigne à son tour :

« Chaque décision, chaque peur, chaque responsabilité repose sur vos seules épaules. Et pourtant, il faut rester debout, car votre enfant dépend de vous pour tout. Mon fils ne comprend ni la guerre, ni la politique. Tout ce qu'il sait, c'est que sa mère doit le garder en sécurité. »


Ce que vivent les parents se lit en creux dans ce que deviennent les enfants. L'un des indicateurs les plus troublants relevés par les équipes de Save the Children est précisément cela : les enfants de Gaza n'ont pas seulement perdu leur sentiment de sécurité. Ils ont perdu la confiance dans la capacité de leurs parents à les protéger, non par reproche, mais parce qu'ils ont vu, de leurs propres yeux, que même les adultes ne savent plus où aller.

Les enfants représentent environ la moitié de la population de Gaza. Ce qu'ils vivent dépasse les cadres cliniques habituels. Selon Save the Children, 96 % des enfants interrogés déclarent croire qu'ils vont mourir, un chiffre qui dépasse tous les indicateurs relevés dans d'autres zones de conflit contemporaines, qu'il s'agisse de l'Ukraine, du Yémen ou de la Syrie.

L'UNICEF estime que 17 000 enfants se retrouvent non accompagnés ou séparés de leurs familles. Les pédopsychiatres de Médecins du Monde et de MSF observent sur le terrain :

  • Une régression massive du langage chez les enfants de 3 à 7 ans : retour au babillage, perte de la parole acquise.
  • Des comportements dissociatifs : des enfants qui fixent le vide, ne répondent plus à leur prénom, semblent absents de leur propre corps.
  • Des comportements de répétition traumatique : des enfants qui jouent à « faire semblant d'être morts », à « enterrer des poupées », qui dessinent obsessionnellement des scènes de bombardements.
  • Une explosion des cas d'énurésie chez des préadolescents de 10 à 12 ans ayant acquis la propreté depuis des années.
  • Une perte totale de la notion d'avenir : lorsqu'on demande aux enfants ce qu'ils veulent faire plus tard, la réponse dominante relevée par les équipes de War Child est : « Je ne sais pas si j'aurai un plus tard. »

À Gaza, les jeux des enfants miment la guerre. Ils jouent à « évacuer la tente », à « faire la queue pour l'aide », à « enterrer les morts ». Le sens de l'enfance a été gommé.

Une psychologue de MSF déployée à Gaza témoigne :

« Ce que nous observons dépasse les cadres cliniques habituels. Ces enfants n'ont pas subi un événement traumatique isolé suivi d'une période de sécurité. Ils vivent dans le traumatisme comme dans un état permanent. Certains ne pleurent plus du tout, pas parce qu'ils vont bien, mais parce que le système émotionnel s'est éteint. D'autres pleurent sans pouvoir s'arrêter pendant des heures. Il n'y a pas de milieu. »

L'OMS estime que plus de 50 % des enfants de Gaza présentent des symptômes liés à un traumatisme psychologique sévère. La reconstruction psychologique de cette société, comme le soulignent unanimement les experts, prendra plusieurs générations, bien longtemps après la reconstruction des bâtiments en béton.


XIII. L'effondrement éducatif : une génération volée

Avant octobre 2023, l'éducation était sacrée à Gaza. Les taux de scolarisation figuraient parmi les plus élevés de la région. Les universités fonctionnaient, les bibliothèques étaient pleines, les enseignants étaient respectés.

Aujourd'hui, le système éducatif est effondré. Les écoles sont transformées en camps de déplacés, surpeuplées au-delà de l'imaginable. Les manuels scolaires ont été perdus, brûlés ou enterrés sous les décombres. Les enseignants ont fui, sont morts, ou enseignent dans des conditions précaires avec des classes de 80 enfants dans des espaces conçus pour 30.

Des professeurs comme Ziad Medoukh continuent d'enseigner avec ce qu'ils ont : un bâton pour écrire sur le sol, des feuilles arrachées de vieux journaux pour les cahiers. Mais ces initiatives isolées ne compensent pas l'effondrement systémique.

Une mère déplacée du nord de Gaza, dont les deux fils de 9 et 12 ans n'ont pas mis les pieds dans une salle de classe depuis plus d'un an, témoigne auprès de Save the Children :

« Mon fils aîné me demande parfois s'il pourra encore aller à l'université un jour. Je ne sais pas quoi lui répondre. Il était premier de sa classe. Maintenant il passe ses journées à regarder le ciel. »

Ce que les statistiques ne disent pas, c'est que derrière chaque année scolaire perdue, il y a un enfant qui avait un projet, une ambition, un futur imaginé, et qui doit aujourd'hui réapprendre à imaginer.

Pour les enfants, cela signifie une année scolaire perdue, puis deux, puis trois. Pour une société dont l'avenir dépendait de l'éducation, c'est une blessure qui ne cicatrisera pas de sitôt.


XIV. Le silence numérique : shadowban et censure des voix gazaouies

À cet effacement dans l'espace physique (des classes, des manuels, des enseignants) s'en ajoute un autre, moins visible mais tout aussi méthodique : l'effacement dans l'espace numérique. Dans une enclave où les journalistes internationaux n'entrent presque plus, les réseaux sociaux sont devenus à la fois le seul canal d'information en temps réel et un lien psychologique vital avec le monde extérieur. C'est précisément pour cette raison que leur dysfonctionnement constitue une violence supplémentaire.

Les journalistes locaux sont tués à un rythme sans précédent dans l'histoire du journalisme : le Comité pour la Protection des Journalistes a documenté plus de 200 journalistes et travailleurs des médias tués depuis octobre 2023.

Human Rights Watch, Amnesty International et 7amleh ont documenté de façon convergente :

  • La suppression disproportionnée de contenu en arabe lié à la Palestine par rapport à du contenu similaire dans d'autres langues.
  • Des hashtags liés à Gaza ayant vu leur portée réduite de 70 à 90 % sans aucune notification aux utilisateurs.
  • La désactivation temporaire ou permanente de comptes de journalistes palestiniens disposant de centaines de milliers d'abonnés.
  • Un bug de traduction automatique de Meta qui a traduit une expression arabe courante de soutien par « Shoot them » en anglais, entraînant la suspension automatique de centaines de comptes palestiniens.

Pour les journalistes citoyens dont les revenus en ligne permettaient de nourrir leur famille, chaque suspension représente une perte financière immédiate. Pour les familles dont des proches vivent à l'étranger, le silence soudain d'un compte peut signifier une suspension technique, ou quelque chose de bien plus grave.

Un journaliste citoyen témoigne auprès de 7amleh :

« Je filmais pour que le monde sache. C'était ma façon de résister, de dire : je suis vivant, je suis là, regardez ce qui se passe ici. Quand Instagram a suspendu mon compte, c'était comme si on me disait : tu n'existes pas. Ce que tu vis n'existe pas. Ce silence était presque pire que la bombe. »


XV. Les petites choses qui résistent

Dans les décombres de tout cela, il y a aussi cela.

Un homme qui a récupéré dans les ruines de sa maison un vieux jeu de société (dont il manque la moitié des pièces) et qui joue chaque soir avec ses enfants sous la tente, en remplaçant ce qui manque par des morceaux de carton sur lesquels il a tout recopié à la main.

Une femme qui cultive, dans une boîte de conserve remplie de terre récupérée aux abords du camp, deux tiges de menthe. Elle les arrose avec les quelques gouttes d'eau qu'elle économise sur sa ration quotidienne. Pas pour manger. Pour l'odeur. Pour avoir, le matin, une chose vivante et verte à regarder avant le reste.

Un professeur de mathématiques qui réunit chaque matin dans un coin de la cour d'une école transformée en camp d'hébergement une dizaine d'enfants, et qui écrit les équations sur le sol avec un bâton pointu. Il n'a pas de tableau. Il n'a pas de craie. Il n'a pas de cahiers. Il a des équations et des enfants qui se penchent sur la terre pour les copier avec leurs doigts.

Une adolescente de quinze ans qui tient un journal intime sur les seules feuilles de papier qu'elle a trouvées : les marges blanches arrachées de vieux journaux arabes. Elle écrit tout petit, pour économiser la place. Elle a décidé, dit-elle, que si elle survit, elle voudra se souvenir de tout. Si elle ne survit pas, elle voudra que quelqu'un d'autre se souvienne à sa place.

Tout comme les initiatives autour du rire, de la musique ou du chant, qui apportent un peu de légèreté dans un quotidien plombé, c'est de cette résilience que les gens de Gaza sont faits. La vie résiste et continue de battre.

Ces résistances minuscules ne réparent rien. Elles ne nourrissent pas, ne soignent pas, ne protègent pas. Mais elles disent quelque chose d'essentiel sur ce que l'être humain fait quand on lui retire tout : il cherche, dans les interstices les plus étroits du possible, une façon de rester humain.

L'écrivain et professeur gazaoui Ziad Medoukh écrit dans ses correspondances :

« La population continue de souffrir au quotidien. Aucune amélioration majeure n'est visible sur le plan humanitaire. Malgré tout, les Palestiniens s'accrochent. Les enfants refusent de renoncer à leur avenir, et des cours improvisés reprennent ici et là sous les tentes. C'est notre manière de résister. »


Conclusion : ce que racontent les chiffres et les silences

Ce qui épuise les habitants de Gaza, au-delà de la peur constante générée par l'occupation militaire, ce n'est pas un seul événement traumatique. C'est une somme infinie de micro-épreuves où la moindre action (faire pipi, boire un verre d'eau, laver un t-shirt, charger son téléphone, trouver un espace pour pleurer sans être vu, envoyer un message à sa sœur à l'étranger, recevoir de l'argent sans payer un tiers de commission, publier une vidéo sans qu'elle disparaisse en quelques secondes) demande des heures de planification, des kilomètres de marche, des efforts physiques considérables et des compromis constants sur sa propre dignité.

C'est une société dont les institutions ont été pulvérisées, qui a dû réapprendre à s'organiser autour des liens du sang et des solidarités claniques pour survivre au vide laissé par l'effondrement de tout ce qui faisait la vie collective.

Une société dont les enfants ont perdu la notion d'avenir, dont les parents ont perdu leur rôle de protecteurs, dont les malades meurent en attendant une réponse administrative qui ne vient pas, dont les voix sont effacées par des algorithmes aussi invisibles que les bombes sont visibles.

L'UNCTAD a qualifié ce qui se passe à Gaza de destruction délibérée et systématique de la capacité économique d'une population. Des économistes du développement parlent d'une régression de plusieurs décennies. Des psychiatres évoquent des traumatismes qui se transmettront aux générations suivantes.

Mais derrière tous ces cadres analytiques, il y a des visages. Celui d'une mère dont le visage a noirci à force de souffler sur un feu de plastique. Celui d'un enfant de 14 ans dont le médecin attend depuis quatre mois une réponse à une demande d'évacuation. Celui d'un père qui dit n'être plus qu'une main tendue. Celui d'une adolescente qui écrit son journal dans les marges de vieux journaux arabes, tout petit, pour économiser la place, pour que quelqu'un se souvienne.

La crise à Gaza n'est pas une abstraction humanitaire. C'est une crise de la dignité humaine, portée et vécue minute par minute, par près de deux millions de personnes. Non pas portée par l'espoir d'un avenir meilleur (même si cet espoir n'est jamais totalement mort) mais par la seule volonté farouche, viscérale et collective, de rester debout, digne et humain face à l'impossible.

Face au génocide.


Sources

Rapports de situation hebdomadaires de l'OCHA · Bulletins épidémiologiques de l'OMS (Health Cluster Gaza) · Rapports de terrain de l'UNRWA · Programme Alimentaire Mondial (PAM) · UNFPA · UNICEF · Save the Children, rapport « Nowhere is Safe » (2024) · War Child · Médecins pour les Droits de l'Homme (PHRI) · Euro-Med Human Rights Monitor · Médecins Sans Frontières (MSF) · Médecins du Monde · Human Rights Watch · B'Tselem · Fondation Rosa Luxemburg · +972 Magazine · ACLED · Al-Haq · UNCTAD · Comité pour la Protection des Journalistes (CPJ) · Human Rights Watch, rapport « Meta's Broken Promise » (2023-2024) · Amnesty International · 7amleh (Arab Center for the Advancement of Social Media) · Access Now · Global Voices · Rapporteur Spécial des Nations Unies sur la liberté d'expression (rapport 2024) · Action contre la Faim · Oxfam · International Crisis Group · Logistics Cluster (données mai 2025) · Correspondances de Ziad Medoukh · Témoignages collectés par B'Tselem, Islamic Relief, Medical Aid for Palestinians (MAP) ·

Témoignages directs d'Afnan, Amal, Reham, Esraa, Roba, Sarah, Nour, Lara, Dalia, Marah, Yasmine, Rafif, Abdullah, Shaima, Mahmoud et tant d'autres, que je remercie pour leur patience, et qui m'ont appris ce que signifie réellement rester debout.