Gaza : Vingt-quatre heures dans la mécanique de l'impossible

Gaza : Vingt-quatre heures dans la mécanique de l'impossible

PARTIE 1 — L'espace pulvérisé

La vie quotidienne dans l'enclave palestinienne, entre survie et dignité
Par les témoignages de ses habitants et les données des organisations humanitaires internationales


Avant-Propos : Pourquoi ce regard

Il existe une distance entre savoir et comprendre. Nous savons tous, depuis des mois, que Gaza est en crise. Les chiffres circulent, les images filtrent malgré tout, les appels humanitaires se succèdent sans fin. Mais savoir que « 90 % de la population est déplacée » ne produit pas la même compréhension que d'imaginer une mère qui se lève à 4h30 du matin pour faire la queue deux heures devant une latrine collective, dans le froid de l'hiver ou la chaleur étouffante de l'été, avant de marcher trois kilomètres pour ramener dix litres d'eau saumâtre dans lesquels toute sa famille devra se laver, cuisiner et boire pendant la journée.

Cet article ne prétend pas à l'exhaustivité. Il prétend à la précision. Chaque fait, chaque prix, chaque témoignage est issu de sources documentées : rapports de l'OCHA, de l'UNRWA, de l'OMS, de MSF, de Human Rights Watch, de B'Tselem, de Save the Children, de 7amleh, et des correspondances de journalistes et d'habitants sur le terrain. Ce que vous allez lire n'est pas une métaphore. C'est ce qui se passe, aujourd'hui, dans une enclave de 365 kilomètres carrés coincée entre la mer, le désert et une frontière militarisée, réduite à 109 kilomètres carrés par l'armée d'occupation en dépit des accords de cessez-le-feu.


I. Le décor : une enclave pulvérisée

Qui habite Gaza ? La question des réfugiés

Il y a un point qu'il convient d'ajouter pour une compréhension plus approfondie de la réalité : le pourcentage de réfugiés palestiniens dans la bande de Gaza se situe entre 70 % et 80 %. Il s'agit d'individus dont les parents et grands-parents ont été déplacés des terres de 1948, saisies par Israël et situées aujourd'hui à l'intérieur des frontières de l'État d'Israël. Cela signifie que ces personnes ne sont pas originaires de la bande de Gaza elle-même ; leurs origines remontent à des villages aujourd'hui contrôlés par Israël. C'est un point crucial pour comprendre la nature profonde et la réalité du conflit.

Chaque famille garde, dans sa mémoire et ses documents, les clés de maisons qu'elle n'a plus vues depuis des générations. Des villages comme Lydda, Ramla, Haïfa, Jaffa, Beersheba sont des noms prononcés comme des prières, comme des promesses non tenues.

L'état des lieux physique

La bande de Gaza est un territoire de 365 kilomètres carrés (soit à peu près la superficie de l'agglomération de Bordeaux) dans lequel vivaient, avant octobre 2023, environ 2,3 millions de personnes. C'est l'un des territoires les plus densément peuplés de la planète. Depuis le début du conflit, cette densité a été déchirée, recomposée, compressée dans des zones toujours plus réduites par la progression de l'occupation militaire israélienne constante.

Les chiffres des Nations Unies dressent un état des lieux qui dépasse l'entendement :

  • 80 à 90 % des bâtiments et habitations ont été endommagés ou totalement détruits. Le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE) et le service de l'action antimines de l'ONU (UNMAS) estiment désormais le volume de ces décombres à plus de 42 millions de tonnes. Ces ruines sont truffées de milliers de munitions non explosées (UXO) et d'amiante (estimée à plus de 2,3 millions de tonnes), transformant le simple fait de fouiller les débris en un risque mortel immédiat et à long terme pour les voies respiratoires.
  • Près de deux millions de personnes ont été déplacées de force, souvent à plusieurs reprises, perdant à chaque exode ce qui restait de leurs biens, de leurs repères et de leur dignité.
  • Sur les 36 hôpitaux que comptait l'enclave, seule une petite moitié fonctionne encore, souvent sans analgésiques ni anesthésiques suffisants.
  • Plus de 80 % des installations d'eau et d'assainissement sont hors service.
  • Les eaux usées se déversent entre les tentes.

À ces destructions physiques s'ajoute un effondrement invisible mais tout aussi dévastateur : celui des institutions. La police, les tribunaux, les municipalités, les banques, les services administratifs, tout ce qui constituait le cadre ordinaire de la vie collective a été pulvérisé ou rendu inopérant. Dans ce vide, une structure bien plus ancienne a resurgi.


II. Une guerre inégale : la géographie du sacrifice

Il y a un point qu'il faut clarifier : la guerre et les opérations militaires dans la bande de Gaza ont été fortement concentrées et focalisées dans le nord, c'est-à-dire les gouvernorats de Gaza et de Gaza Nord. Le gouvernorat du Centre (qui comprend Al-Nuseirat, Deir al-Balah et quelques autres zones) n'a effectivement pas connu la guerre de la même façon, n'en sait rien et n'en a pas vécu les détails. Le poids de la guerre s'est centré dans le Nord et la ville de Gaza, puis s'est déplacé vers Khan Younis et Rafah. Les habitants de Gaza sont pleinement conscients de cette réalité, mais les gens à l'étranger ne comprennent pas cette distinction.

Cette distinction est fondamentale. Les familles déplacées du Nord qui se sont réfugiées dans le Centre ont tout perdu : maisons, biens, proches. Beaucoup de résidents originaires du Centre, en revanche, n'ont pas subi de destructions directes. Leurs maisons, leurs voitures, leurs possessions sont restées intactes.

Cette réalité crée une fracture invisible mais réelle, dont les mécanismes profonds (et ce qu'ils révèlent du rôle des structures claniques dans le vide institutionnel) seront examinés dans la section suivante.

À l'étranger, on suppose que tout Gaza a vécu la même expérience. C'est faux. Le sacrifice a été inégalement réparti, et cette inégalité mérite d'être nommée.

Mais l'inégalité ne se mesure pas seulement en kilomètres de front ou en degrés d'exposition aux frappes. Elle se mesure aussi dans ce qui reste, ou plutôt dans ce qui ne reste plus. Car avant de parler de survie, il faut parler d'objets. De leur absence.


III. L'objet disparu : ce que signifie vivre sans rien

Avant de parler de survie, il faut parler d'objets. De leur absence. Dans la vie ordinaire d'avant octobre 2023, un Gazaoui possédait ce que possède n'importe quel être humain vivant dans une ville du XXIe siècle : une brosse à dents. Un savon. Une casserole. Une prise électrique dans un mur. Un robinet. Des draps. Des chaussures de rechange. Un médicament contre la fièvre dans une armoire à pharmacie. Un sac poubelle. Un réfrigérateur qui ronronnait doucement dans la cuisine.

Ces objets ont disparu. Pas métaphoriquement. Physiquement. Ils sont sous les décombres, brûlés, emportés dans des fuites précipitées au milieu de la nuit, laissés derrière parce qu'on ne pouvait pas les porter, vendus pour acheter de la farine, échangés contre un bidon d'eau.

La brosse à dents. Elle n'existe plus dans la grande majorité des camps de déplacés. Les distributions humanitaires n'en incluent presque jamais. Les dentistes ont fui ou sont morts. Les cliniques dentaires ont été détruites. Les habitants se frottent les dents avec un doigt, avec un bout de tissu, ou ne les frottent plus du tout. Les caries progressent sans traitement. Les abcès dentaires, douloureux et potentiellement mortels s'ils se propagent aux tissus profonds, ne peuvent pas être soignés. MSF a documenté des cas d'abcès dentaires traités, faute de mieux, avec des antibiotiques destinés à d'autres usages, dans des quantités insuffisantes, aggravant la résistance aux antibiotiques dans la population.

Le savon. Il est devenu un objet de désir intense, presque sacré. Des familles témoignent avoir reçu, lors d'une distribution, un unique morceau de savon pour sept personnes, à partager, à rationner comme on rationne la nourriture, à faire durer des semaines. Certains récupèrent des fragments de savon dans les décombres de maisons bombardées et les considèrent comme une trouvaille précieuse. Se laver les mains avec du savon avant de manger, geste banal, geste d'hygiène élémentaire appris dès la maternelle, est devenu un luxe que beaucoup ne peuvent plus s'offrir quotidiennement.

La casserole. Dans beaucoup de familles, il n'en reste qu'une seule, récupérée sous les décombres, tordue par le souffle d'une explosion, noircie de partout. Cette casserole unique doit suffire à tout : faire chauffer l'eau, cuire le riz, préparer les légumineuses. Elle ne peut pas être lavée correctement faute d'eau et de savon. Elle reste sur le feu improvisé de briques et de plastique brûlé, du matin au soir, parce que le feu lui-même est si difficile à allumer qu'on ne l'éteint pas.

Le réfrigérateur. Son absence est une catastrophe sanitaire silencieuse. Sans électricité, sans réfrigération, tout aliment périssable est condamné en quelques heures sous la chaleur de l'été gazaoui. La viande, lorsqu'elle est accessible (ce qui est rarissime), doit être consommée immédiatement, entièrement, en une seule fois. L'insuline des diabétiques se dégrade. Les médicaments sensibles à la température deviennent inefficaces ou dangereux. Le lait maternel de substitution pour les nourrissons dont les mères ne peuvent plus allaiter tourne en quelques heures.

Les chaussures. Des enfants marchent pieds nus sur des chaussées jonchées de gravats, de verre brisé, de ferraille tordue. Des plaies aux pieds s'infectent. Sans pansements, sans antiseptiques, ces infections progressent. Des amputations de membres inférieurs dues à des infections non traitées ont été documentées par les équipes chirurgicales de MSF ; non pas des blessures de guerre, mais les conséquences d'une blessure banale sur un pied sans chaussure.

Le sac poubelle. Il n'existe plus. Les déchets s'accumulent entre les tentes, dans les ruelles, aux abords des camps. Sans services municipaux, sans ramassage, sans incinérateur, les ordures forment des monticules permanents qui attirent les rats, les mouches, les moustiques. Les enfants jouent à proximité. Les nourrissons rampent dans ces espaces. Les eaux usées se mêlent aux déchets solides lors des pluies d'hiver. L'hépatite A, la typhoïde, les gastro-entérites aiguës se propagent dans ces conditions avec une facilité terrifiante.

Une jeune femme témoigne auprès de B'Tselem :

« Mes filles et moi avons dû nous couper les cheveux courts. Il n'y avait aucun produit de nettoyage ni shampoing, et nos cheveux étaient pleins de poux à cause des conditions insalubres. Le jour où mon mari est revenu avec un morceau de savon usagé récupéré dans les décombres d'une maison bombardée et que nous avons pu nous doucher correctement, pas seulement nous rincer un peu avec de l'eau, nous avons tous eu l'impression de renaître. »


IV. L'économie de la survie : ce que coûte vivre à Gaza

L'inflation qui sévit à Gaza n'est pas le simple effet d'une pénurie. C'est une spéculation qui s'exerce sur le désespoir.

Produit Prix avant le conflit Prix en 2024-2025 Multiplication
Sac de farine (25 kg) 5 à 7 USD 60 à 100 USD ×15 à ×20
Bidon d'eau potable (20L) 0,50 USD 5 à 10 USD ×10 à ×20
Boîte de thon (conserve) 1 USD 8 à 15 USD ×10 à ×15
Bouteille de gaz de cuisson 5 USD 80 à 120 USD ×20 à ×25
Paquet de couches bébé 3 USD 40 à 60 USD ×15 à ×20
Antibiotiques basiques 1 à 2 USD Introuvables ou 50+ USD ×25 à ×50
Recharge téléphone (panneau solaire) Gratuit 1 à 2 USD / charge

Ces prix se paient en cash physique. Or le cash a quasiment disparu. La Banque de Palestine a vu la majorité de ses agences détruites ou rendues inaccessibles. Des familles possédant théoriquement des économies sur un compte bancaire ne peuvent pas y accéder et se retrouvent sans un centime en poche, incapables d'acheter quoi que ce soit sur les marchés qui, eux, fonctionnent exclusivement en cash. Le cash est devenu une cible : des vols et agressions autour des points de retrait ont été signalés, poussant des familles à cacher leurs billets dans leurs vêtements ou leurs matelas.

Face à l'effondrement du système bancaire formel, une économie financière souterraine s'est développée, structurée autour du système traditionnel de la hawala, un réseau de transfert basé entièrement sur la confiance interpersonnelle, sans aucune trace comptable. Les commissions prélevées se situent entre 15 et 30 % de la somme transférée. Lors des périodes de tension extrême, elles ont atteint 40 %.

Des arnaques et des appropriations frauduleuses ont été documentées, exploitant la vulnérabilité absolue des familles et l'absence de tout recours juridique. PayPal a officiellement bloqué les comptes des utilisateurs basés à Gaza. Wise a restreint ses services. Western Union et MoneyGram ont suspendu ou drastiquement réduit leurs opérations, invoquant l'impossibilité de garantir la conformité réglementaire en zone de conflit. La banque de Palestine elle-même peut clôturer ou bloquer des comptes qui reçoivent de l'aide en provenance de l'étranger.

Un père de famille témoigne auprès de Human Rights Watch :

« Avant, je travaillais. Je payais le loyer, je nourrissais mes enfants, j'avais ma dignité. Maintenant, j'attends qu'un inconnu en Europe décide de me donner de l'argent. Et quand il le fait, je dois payer un tiers à quelqu'un pour qu'il me le remette. Je ne suis plus un homme. Je suis une main tendue. »

La distribution inéquitable et le détournement de l'aide

Il n'y a aucune équité dans la distribution de l'aide internationale. Celle-ci repose fortement sur une priorisation des camps plutôt que sur l'accès à toutes les personnes touchées. En réalité, de nombreuses familles n'en bénéficient pas du tout : tant que vous ne vous trouvez pas à l'intérieur d'un camp, vous n'êtes pratiquement pas reconnu comme bénéficiaire.

Concernant la réalité de l'aide, il convient de clarifier ce que recouvrent les services fournis par certaines organisations internationales. Le Programme alimentaire mondial (PAM), à travers son projet de pain, passe des contrats avec des boulangeries locales pour produire du pain censé être distribué gratuitement à la population. Cependant, des propriétaires de boulangeries le vendent à des marchands pour 1 shekel le paquet, et les marchands le revendent ensuite aux habitants pour 3 shekels. Cela signifie que même l'aide humanitaire fait l'objet de détournements à la source.

Il y a eu des tentatives de correction. À un moment donné, le comité égyptien a donné de l'aide alimentaire à chaque chef de clan pour qu'il puisse la distribuer équitablement entre les membres de la famille. Cette approche reconnaissait la réalité sociale : dans le vide institutionnel, les clans sont devenus les seuls canaux de distribution viables. Mais même cette mesure a ses limites, car beaucoup de gens ne rentrent pas dans la mécanique des clans.


V. Quand la famille devient l'État : le retour des clans

Face à l'effondrement de toute autorité, ce sont les liens du sang qui constituent le dernier filet de sécurité. Dans la société gazaouie, les grandes familles élargies (appelées hamayel) ont toujours constitué un substrat social puissant, progressivement marginalisé par des décennies de gouvernance moderne.

La crise a agi comme un révélateur anthropologique brutal. Les clans ont spontanément réactivé leurs mécanismes traditionnels pour pallier l'absence de toute institution fonctionnelle :

  • La résolution des conflits entre familles (disputes pour l'espace dans les camps, l'accès à un point d'eau, la répartition de l'aide humanitaire) est désormais arbitrée par les anciens et les chefs de clan.
  • La protection physique des membres du groupe a conduit certains clans puissants à mettre en place des groupes d'autodéfense informels.
  • La distribution interne des ressources rares au sein du groupe familial élargi a créé de facto un système de solidarité à deux vitesses.

Ceux qui appartiennent à un clan puissant et solidaire bénéficient d'un réseau de protection informel : un cousin qui garde une place dans la file, un oncle qui connaît le responsable de la distribution, un groupe de jeunes hommes de la famille qui sécurise l'abri la nuit. Ceux qui n'ont pas ce réseau (les familles isolées, les veuves, les personnes âgées sans descendants, les handicapés) se retrouvent dans une vulnérabilité absolue, sans aucun recours.


À suivre : Partie 2 — Le corps et le temps

PARTIE 2 — Le corps et le temps


VI. La ligne jaune : vivre dans une frontière en mouvement

La « ligne jaune » désigne la frontière informelle et perpétuellement mouvante que l'armée israélienne impose unilatéralement aux déplacés gazaouis pour définir les zones qu'ils sont autorisés à occuper ou à traverser. Ce n'est pas une ligne fixe sur une carte. C'est une géographie du danger en perpétuel mouvement, communiquée aux habitants par des tracts largués depuis des avions, des SMS et appels automatisés quand les réseaux fonctionnent, ou parfois aucun avertissement du tout.

Le schéma se répète avec une régularité documentée par l'OCHA et B'Tselem, indépendamment des périodes de cessez-le-feu :

  • Phase 1 : L'offensive. L'armée lance une opération dans une zone, contraignant les habitants à fuir vers une zone déclarée « sûre ».
  • Phase 2 : La pause. Un cessez-le-feu est conclu. Les habitants croient pouvoir stabiliser leur situation.
  • Phase 3 : Le glissement. Pendant ou immédiatement après la période de cessez-le-feu, l'armée établit des corridors militaires qui mordent sur les territoires précédemment désignés comme zones de refuge.
  • Phase 4 : Le nouveau déplacement. Les familles installées dans la zone « sûre » reçoivent un nouvel ordre d'évacuation. Elles fuient à nouveau, vers une zone encore plus réduite, déjà surpeuplée.

« Concernant le déplacement pendant la guerre, depuis le tout premier jour, ma famille et moi avons été déplacés plus de 20 fois. C'est un chiffre réel et véridique ; de nombreuses familles ont atteint ce nombre, en particulier dans le nord de la bande de Gaza. »

Des témoignages collectés par Human Rights Watch décrivent des familles ayant été déplacées sept, huit, neuf fois depuis octobre 2023. Chaque déplacement représente la perte des quelques biens reconstitués, la destruction de l'abri de fortune aménagé avec soin, et la répétition du traumatisme d'arrachement. Pour les personnes âgées, les patients en dialyse, les femmes sur le point d'accoucher, les blessés, tous reçoivent le même ordre d'évacuation que les personnes valides, sans aucun mécanisme d'exception humanitaire systématique.

Un habitant résume ce vécu auprès de B'Tselem :

« On nous dit de partir vers le sud parce que le nord n'est pas sûr. On part. On nous dit de partir vers l'ouest parce que le sud n'est pas sûr. On part. On nous dit qu'Al-Mawasi est sûre. On y va. Et puis les bombes tombent à Al-Mawasi. Alors on nous dit d'aller... où ? Il n'y a plus d'où. »


VII. La violence de l'intérieur : quand l'aide devient une arme

À la violence militaire extérieure s'ajoute une violence interne diffuse qui transforme les gestes les plus élémentaires de survie en parcours à haut risque supplémentaire. Avec la destruction systématique des infrastructures de gouvernance, un vide sécuritaire total s'est installé dans de nombreuses zones. Des groupes armés y ont pris le contrôle quasi exclusif des points de distribution de l'aide humanitaire. Selon les rapports convergents de l'OCHA, du PAM, de MSF et de Human Rights Watch :

  • Des camions d'aide sont interceptés avant d'atteindre les populations les plus vulnérables.
  • Des denrées humanitaires se retrouvent le lendemain sur les marchés informels à des prix spéculatifs.
  • Des coups et blessures sont infligés aux civils qui tentent de s'approcher sans appartenir au groupe « autorisé ».
  • Des extorsions documentées contraignent des familles à céder une partie de leur ration en échange d'un accès à la file d'attente.

Ce phénomène est aggravé par une asphyxie logistique aux frontières d'une brutalité documentée. Durant les 18 premiers jours de mai 2025, les données du Logistics Cluster révèlent que seulement un camion d'aide sur deux en provenance d'Égypte a été autorisé à décharger sa cargaison à Karem Abu Salem (Kerem Shalom), désormais unique point d'entrée pour toute la bande de Gaza, le point de passage de Zikim au nord ayant été à nouveau scellé.

Le blocage de générateurs, de pièces détachées et d'huiles de moteur par les autorités israéliennes a provoqué un effet domino : des camions humanitaires tombent en panne sans pouvoir être réparés, les boulangeries industrielles s'arrêtent faute d'électricité, les ambulances cessent de rouler.

Le système de filtrage israélien classe de nombreux produits médicaux et humanitaires essentiels comme « biens à double usage » (susceptibles d'avoir un usage militaire). Le rejet d'un seul objet dans un camion (une paire de ciseaux chirurgicaux, des pastilles de purification d'eau au chlore, ou des panneaux solaires compacts) entraîne systématiquement le renvoi ou le blocage de l'intégralité de la cargaison pour des semaines aux points de contrôle.

Un témoignage collecté par MSF résume le dilemme insupportable dans lequel sont placés les civils :

« On nous dit d'aller au point de distribution. Mais au point de distribution, il y a des hommes armés que je ne connais pas. Je suis une femme seule avec mes enfants. J'ai plus peur d'eux que j'ai faim. Alors je n'y vais pas. »


VIII. Vingt-quatre heures : la chronologie de la survie

Voici maintenant le fil d'une journée ordinaire à Gaza. Ordinaire ne signifie pas normale. Cela signifie : répétée, chaque jour, sans répit.

4h30 : L'aube, le réveil qui n'en est pas un

La journée ne commence pas par un réveil, mais par la fin d'une somnolence suspendue. Sous les bâches de plastique et de nylon des camps de tentes improvisés à Deir al-Balah ou Al-Mawasi, les corps s'extirpent de matelas fins posés à même le sable. Le premier signal enregistré par le cerveau est une fréquence sonore immuable : le vrombissement mécanique des drones qui quadrillent le ciel, nuit et jour, sans interruption. Ce bourdonnement n'est pas un bruit de fond. C'est une présence agressive. Un rappel constant que chaque vie est suspendue à une décision algorithmique et militaire lointaine qui peut frapper à tout moment.

Le système nerveux ne redescend jamais à un niveau de calme. Il reste en état d'alerte maximale, sécrétant du cortisol en continu (l'hormone du stress), usant l'organisme avant même que la journée ne commence. La première pensée consciente n'est pas « qu'est-ce que je vais faire aujourd'hui ? » mais « sommes-nous tous encore en vie ? »

La crise des latrines. Dès les premières lueurs, une urgence absolue s'impose. Les camps de déplacés comptent parfois une seule toilette pour 500 à 600 personnes. Les files s'allongent avant même le lever du soleil. Attendre deux heures pour accomplir un geste d'hygiène élémentaire est devenu la norme. Pour éviter cette épreuve humiliante ou les dangers d'une sortie nocturne, de nombreuses femmes et jeunes filles rationnent drastiquement leur propre consommation d'eau dès la fin de l'après-midi. Cette déshydratation chronique volontaire entraîne une prévalence critique d'infections des voies urinaires supérieures et de calculs rénaux.

Pour les femmes et les jeunes filles, ce moment concentre une violence psychologique d'une intensité particulière. La culture locale, profondément attachée à la pudeur et à la préservation de la sphère privée, est percutée de plein fouet par cette promiscuité totale. L'intimité est un luxe mort. Le blocus sur les produits d'hygiène de base a fait disparaître les protections périodiques des circuits de distribution. Réduites à découper des morceaux de vêtements usagés ou des lambeaux arrachés aux parois de leurs propres tentes, les femmes naviguent en permanence entre l'humiliation et la peur des infections gynécologiques aiguës, sans aucun accès à un traitement médical décent dans les zones de déplacement.

À cela s'ajoute l'enfer de la promiscuité dans les tentes et les logements surpeuplés où s'entassent plusieurs familles. Pour les femmes, cette absence totale d'intimité a des conséquences directes et étouffantes au quotidien : il leur est devenu presque impossible de trouver le moindre moment ou espace privé pour retirer leur foulard, ce qui transforme leur propre corps en un espace clos sous contrainte permanente.

8h00 : Le matin, la géographie du danger

Une fois le cap des latrines passé, la cellule familiale se réorganise autour des besoins physiologiques primaires. Il faut de l'eau. Il faut du feu.

La corvée de l'eau. L'eau courante n'est plus qu'un souvenir. Pour obtenir quelques litres d'eau potable ou saumâtre, il faut marcher. Ce sont généralement les enfants qui s'en chargent. Le corps courbé par l'effort, ils poussent des chariots ou portent sur les épaules des jerricanes de 15 à 20 kilos sur plusieurs kilomètres, traversant des paysages de béton broyé et de ruelles jonchées de gravats. Il faut ensuite attendre. Longtemps. Parfois une journée. En plein soleil. Et parfois, quand arrive son tour, constater que la citerne est vide.

Consommation d'eau par personne et par jour
Moyenne occidentale ~150 litres
Gaza (camps de crise) 3 à 5 litres

Ces quelques litres doivent tout couvrir : boire, cuisiner, se laver, laver les vêtements, nettoyer les ustensiles. Pour économiser l'eau potable, les familles utilisent de l'eau de mer ou de l'eau saumâtre pour faire la vaisselle, ce qui laisse sur les récipients et sur les mains une pellicule de sel irritante qui aggrave les lésions cutanées.

Cette quête de l'eau n'est pas qu'un effort physique. C'est un parcours à haut risque. Se déplacer dans Gaza, c'est composer en permanence avec la cartographie mouvante de l'occupation militaire. Les habitants apprennent à mémoriser les axes à éviter, les horaires des patrouilles, les zones de danger changeantes. Cette vigilance géographique permanente consomme une énergie mentale considérable, une énergie que le corps n'a plus.

Le feu de déchets toxiques. Le gaz de cuisson est introuvable ou vendu jusqu'à 120 dollars la bouteille sur les marchés informels. Les familles brûlent donc ce qu'elles trouvent : morceaux de plastique, vieilles chaussures en caoutchouc, cartons souillés. Autour des tentes, l'air devient irrespirable, chargé de fumées noires et toxiques qui s'insinuent dans les poumons des nourrissons.

Une mère témoigne auprès de B'Tselem :

« Ce qui me fait le plus souffrir, c'est le feu. Je passe des journées entières devant. Quand mes enfants veulent se laver, je dois allumer un feu pour chauffer l'eau. S'ils veulent manger, je reste près du feu pour cuisiner, du matin au soir. La peau de mon visage a noirci à cause de la fumée, mes mains sont ridées et la suie ne part plus. »

11h00 : La matinée, l'économie de l'humiliation

Le quotidien s'organise autour des marchés de fortune qui s'alignent le long des murs des écoles de l'UNRWA. Sur des bâches posées à même le sol, des vendeurs étalent leurs maigres marchandises : des boîtes de conserve de viande, du thon, des haricots, quelques cigarettes, du sucre, du riz. Derrière cette apparente normalité se jouent des rapports de force invisibles. L'accès aux distributions d'aide, la place sur le marché, la sécurité physique dans le camp, tout cela dépend désormais en grande partie de l'appartenance clanique.

Le troc est omniprésent. Si une famille reçoit lors d'une distribution une boîte de conserve dont elle n'a pas l'utilité, elle devra passer des heures sous le soleil à chercher quelqu'un pour l'échanger contre des couches ou un morceau de savon.

Témoignage d'Esraa :

« Nous cachions de la farine et des pâtes, et nous avons découvert que les charançons les avaient gâtées. Aujourd'hui, nous avons trouvé de nouveaux trous de rats et nous avons tué plus de 10 rats et 3 nouveau-nés dans la tente. Les mouches sont si nombreuses que si nous laissons la nourriture ne serait-ce qu'une seconde, nous les retrouvons par-dessus, et nous y trouvons des œufs de mouches. Il n'y a ni poisons ni médicaments pour les éliminer, et chaque jour nous découvrons une nouvelle espèce. En résumé, la seule chose que l'on puisse dire, c'est que nous avons essayé de stocker de la nourriture par peur d'une autre famine, mais des nuisibles comme les mouches, les charançons ou les rats ont infesté la nourriture et l'ont gâtée. »

13h00 : Le milieu de journée, l'étuve et l'enfer sanitaire

À la mi-journée, le soleil de plomb transforme les tentes en véritables étuves. Sous le plastique, la température dépasse régulièrement les 45°C. Rester à l'intérieur est physiquement intolérable, mais dehors, les arbres ayant été coupés depuis longtemps pour servir de combustible, aucune ombre ne subsiste.

La crise sanitaire se matérialise ici sous sa forme la plus brute. Plus de 80 % des installations d'égouts sont hors service. Les eaux usées stagnent entre les abris. L'accumulation de déchets à ciel ouvert provoque une prolifération de mouches, de rats et de moustiques.

Les corps, affaiblis par des mois de malnutrition sévère et de carences en vitamines et en protéines, n'ont plus de défenses immunitaires fonctionnelles. Les cliniciens sur le terrain rapportent une explosion épidémique de maladies de peau, de diarrhées aiguës chez les nourrissons, et des flambées d'hépatite A et de méningite virale.

La promiscuité extrême (dix à quinze personnes dans quelques mètres carrés de nylon) brise les structures mentales les plus fondamentales. Une jeune mère confie :

« Tout est difficile, et je suis jeune, je ne peux pas faire face à toutes ces épreuves toute seule. Je suis devenue irritable, je n'ai plus de patience, même avec mes enfants. Parfois, je rêve d'une grande tente avec un coin privé pour mon mari et moi. Nous n'avons aucune intimité. Je ne peux même pas pleurer devant mes enfants, parce que si je le fais, je m'effondre. Je veux tellement être seule, ne serait-ce qu'un jour, dans un endroit lointain où je pourrais hurler de toutes mes forces. »

18h00 : Le soir, l'obscurité totale et la dépression blanche

Le coucher du soleil plonge Gaza dans une obscurité que les habitants des villes du monde développé ne connaissent plus depuis des générations. Pas une obscurité relative, trouée de réverbères, d'enseignes lumineuses, de fenêtres allumées. Une obscurité absolue. Celle d'avant l'électricité.

Dans cette obscurité, des gestes élémentaires deviennent des obstacles. Une mère qui entend son nourrisson pleurer dans la nuit doit tâtonner pour trouver la bougie, la bougie qui peut embraser la tente de nylon en quelques secondes si elle tombe. Un enfant qui doit aller aux latrines dans le noir traverse le camp dans l'obscurité totale, entre les tentes serrées, les câbles qui traînent au sol, les flaques d'eaux usées qu'on ne voit pas, les ruines qui bordent les espaces de vie. Un adulte qui ressent une douleur thoracique dans la nuit ne peut pas appeler les secours : le réseau téléphonique est coupé, ou son téléphone est à 2 % de batterie qu'il économise pour le lendemain matin.

La bougie elle-même est une ressource rare, comptée, rationnée. Certaines familles n'en ont plus. Elles restent dans l'obscurité totale, reconnaissant les visages de leurs proches au toucher, naviguant leur espace de quelques mètres carrés de mémoire.

Recharger un téléphone (seul lien avec le monde extérieur et les alertes de sécurité) exige de marcher des kilomètres vers des stations de fortune alimentées par des panneaux solaires, et de payer 1 à 2 dollars pour quelques pourcentages de batterie.

Les familles se regroupent autour d'une bougie. Le repas du soir est partagé à même le sol : une boîte de haricots réchauffée, du pain sec, ou rien du tout. Sans réfrigérateur ni aucun moyen de conservation, les aliments récupérés le matin ont souvent déjà tourné sous la chaleur.

C'est dans ce silence forcé que la dépression blanche frappe avec le plus de violence. La dépression blanche (état dépressif sans tristesse apparente, dans lequel l'individu continue de fonctionner mécaniquement tout en se vidant progressivement de toute émotion, de tout désir et de tout sens) est particulièrement documentée dans les contextes de traumatisme prolongé et sans issue visible. Après des mois passés à basculer d'un abri à un autre, le cerveau humain atteint sa limite de saturation traumatique. Pour survivre, l'esprit coupe les vannes de l'émotion. Les habitants avancent comme des automates. Ils ne ressentent plus la peur, ni la tristesse, ni l'espoir.

C'est une anesthésie psychologique d'urgence, nécessaire pour continuer à accomplir les corvées de la survie, mais qui vide progressivement les individus de leur substance vitale. Dans les hôpitaux de fortune qui fonctionnent encore, les chirurgiens opèrent parfois à la lumière de lampes frontales, ou des torches de téléphone portable tenues par un assistant. Quand les batteries lâchent en pleine opération, on attend dans le noir que quelqu'un trouve une solution.

2h00 : La nuit, le traumatisme sans « post »

La nuit n'offre aucun répit. À Gaza, le syndrome de stress post-traumatique est cliniquement obsolète : le traumatisme n'est jamais « post ».

Il n'existe aucun espace de sécurité physique ou psychologique où le système nerveux peut enfin se relâcher. Le sommeil est haché, interrompu par les secousses du sol ou le vrombissement des drones. Les enfants s'agitent sur leurs matelas fins. Dans le noir, ils dorment en agrippant fermement le vêtement de leurs parents, terrifiés à l'idée qu'un ordre d'évacuation forcée ou une frappe nocturne ne les sépare pendant leur sommeil.

Le deuil gelé est l'un des phénomènes les plus documentés par les équipes de santé mentale sur le terrain. Lorsqu'un habitant perd un proche, il n'y a souvent pas d'obsèques possibles, pas de lieu pour se recueillir, parfois pas de corps à enterrer, resté sous les décombres.

La survie immédiate des membres restants accapare toute l'énergie. Le deuil est mis de côté par le cerveau, ce qui prépare des chocs psychologiques différés d'une violence inouïe. La culpabilité du survivant ronge. La dépression blanche progresse. Et pourtant, au petit matin, le cycle recommencera.


IX. La mort par manque de rien

Il est des morts que l'on peut montrer et des morts que l'on ne peut pas photographier.

Les premières sont celles des frappes : immédiates, visibles, documentées par les équipes de terrain.

Les secondes sont les morts par manque de rien. Des morts que l'on ne voit pas parce qu'elles surviennent dans une tente, dans un couloir d'hôpital à moitié fonctionnel, dans le silence d'une nuit sans électricité.

Mourir d'une infection urinaire. Dans n'importe quel pays du monde, une infection urinaire se traite en trois jours avec une banale boîte d'antibiotiques vendue quelques euros en pharmacie. À Gaza, les antibiotiques ont disparu des circuits de distribution ou se vendent à 50 dollars la boîte sur les marchés noirs. Une infection urinaire non traitée progresse vers le rein. Une pyélonéphrite non traitée progresse vers le sepsis. Un sepsis non traité tue. Les équipes médicales de Médecins du Monde documentent des décès par sepsis dont le point de départ était une infection banale qui aurait été soignée en quarante-huit heures dans n'importe quel autre contexte.

Mourir d'une chute. Une personne âgée glisse sur le sol inégal du camp, se fracture le col du fémur. Dans un hôpital fonctionnel, cette fracture se traite avec une intervention chirurgicale courante et quelques semaines de rééducation. À Gaza, il n'y a pas de salle d'opération disponible pour cette intervention non urgente au sens militaire du terme. La personne reste allongée, immobilisée. Elle développe des escarres qui s'infectent. Elle développe une embolie pulmonaire. Elle meurt de sa chute, des semaines après qu'elle a eu lieu.

Mourir d'une dent. Un abcès dentaire non traité peut se propager à la mâchoire, au cou, au médiastin (l'espace entre les poumons). Cette complication, appelée angine de Ludwig, était une cause de mort courante au XIXe siècle. Elle a pratiquement disparu dans les pays où existent des antibiotiques et des dentistes. Elle réapparaît à Gaza. MSF a documenté des cas de patients adultes hospitalisés en urgence pour une complication d'un abcès dentaire non traité : une mort d'avant la médecine moderne, survenant dans un territoire qui était, il y a deux ans encore, pourvu d'hôpitaux universitaires de haut niveau et de chirurgiens formés en Europe.

Mourir de manque d'eau propre. Un nourrisson de six mois développe une diarrhée aiguë causée par l'eau contaminée utilisée pour préparer son biberon. En quelques heures, il est déshydraté. Il lui faut une perfusion intraveineuse de sels de réhydratation. La perfusion n'est pas disponible. Si la file d'attente à la clinique de campagne est trop longue, si la route est trop dangereuse à parcourir, le nourrisson meurt. En quelques heures. D'une maladie que l'on soigne avec un sachet de sels vendus vingt centimes dans n'importe quelle pharmacie du monde.

Ces morts entrent dans la catégorie administrative que les organisations humanitaires appellent, avec une pudeur statistique qui masque l'horreur, « les décès liés aux conditions de vie ».


X. Les malades : l'agonie de l'attente

Parmi les deux millions d'habitants de Gaza, une population invisible souffre d'une violence particulière : celle de la maladie dans un système de santé réduit à néant. L'OMS estime à 350 000 le nombre de patients souffrant de pathologies graves sans accès à leurs traitements.

Les patients en dialyse rénale (environ 1 000 personnes) doivent normalement être dialysés trois fois par semaine. Avec les machines hors service, certains ne le sont qu'une fois toutes les deux semaines, accumulant dans leur sang des toxines qui provoquent des défaillances organiques et une mort lente.

Les patients atteints de cancer voient leurs tumeurs progresser sans aucun traitement possible. Les diabétiques insulino-dépendants font face à des crises d'acidocétose mortelles : l'insuline nécessite une chaîne du froid impossible à maintenir sans électricité.

Pour les cas les plus graves, l'évacuation médicale vers l'Égypte ou la Jordanie représente la seule chance de survie. Il y a aujourd'hui à Gaza plus de 12 000 personnes en attente d'une évacuation médicale vers l'étranger. Le taux de refus ou d'absence de réponse de l'administration israélienne atteint 60 à 70 %, transformant l'attente d'une coordination en une condamnation à mort à petit feu.

Un médecin gazaoui témoigne auprès de MSF :

« J'ai un patient de 14 ans avec un ostéosarcome. Nous avons soumis sa demande d'évacuation il y a quatre mois. Pas de réponse. La tumeur a doublé de volume. Je n'ai rien à lui donner. Ses parents viennent me voir chaque semaine dans l'espoir que j'ai des nouvelles. Je n'en ai pas. »


XI. Le corps sous siège : ce que la peau et les os enregistrent

Le corps humain garde une mémoire que les mots ne savent pas toujours formuler. À Gaza, les corps parlent de ce qu'ils ont traversé avec une précision clinique que les équipes médicales de MSF, de l'OMS et de Médecins du Monde ont commencé à documenter systématiquement.

La malnutrition visible. Dans les camps, les professionnels de santé mesurent le périmètre brachial des enfants avec un ruban de couleur : vert pour un enfant bien nourri, jaune pour une malnutrition modérée, rouge pour une malnutrition sévère aiguë menaçant la vie. Dans les zones les plus touchées du nord de Gaza, la proportion d'enfants dans les zones jaune et rouge a explosé. Sur les nourrissons, les signes sont visibles à l'œil nu : un ventre gonflé contrastant avec des membres décharnés, des cheveux qui tombent par poignées, une peau qui perd son élasticité. Ce sont les signes du kwashiorkor et du marasme, des maladies de la disette que l'on photographiait dans les campagnes de Médecins Sans Frontières en Afrique subsaharienne dans les années 1980, documentées aujourd'hui dans un territoire méditerranéen qui exportait, il y a deux ans encore, des fraises et des fleurs vers les marchés européens.

Il est une dimension du siège que les rapports médicaux peinent à nommer sans la minimiser : ce que la crise fait aux corps des femmes, de l'intérieur.

Le silence des corps des femmes. L'UNFPA rapporte une explosion des aménorrhées de stress (l'arrêt des règles causé par un état de choc physiologique prolongé) chez les femmes en âge de procréer. Ce n'est pas une donnée anodine. C'est le corps qui dit : je suis en danger de mort, je cesse les fonctions non vitales. Les femmes enceintes qui arrivent à accoucher le font souvent sur un matelas posé à même le sol d'une école transformée en maternité de fortune, sans monitoring fœtal, sans péridurale. Les hémorragies du post-partum (première cause de mortalité maternelle dans le monde quand elles ne sont pas traitées) sont fatales dans ce contexte quand les poches de sang font défaut.

La gale. Elle est partout. Cette infection parasitaire de la peau se transmet facilement dans les conditions de promiscuité extrême des camps. Elle provoque des démangeaisons insupportables, particulièrement la nuit. Les enfants se grattent jusqu'au sang. Les plaies de grattage s'infectent, produisant des lésions cutanées purulentes qui progressent vers des infections bactériennes profondes. Pour traiter la gale, il faut de la perméthrine, une crème antiparasitaire qui a presque entièrement disparu des stocks humanitaires. La gale se propage de tente en tente, dans une contagion silencieuse et continue.

Les pieds. Les pieds des Gazaouis racontent leur histoire mieux que n'importe quel autre organe. Ceux qui marchent depuis des mois sur des chaussées de gravats, sans chaussures adaptées, portent des callosités épaisses, des plaies ouvertes, des ongles arrachés ou incarnés devenus infectieux. Les diabétiques voient leurs plaies de pied évoluer vers des gangrènes sèches quand l'insuline manque pour contrôler leur glycémie. Des amputations de pieds et de jambes réalisées en conditions précaires, pour des plaies qui auraient été soignées en consultation externe dans n'importe quel cabinet médical du monde, sont documentées régulièrement par les équipes chirurgicales sur le terrain.


À suivre : Partie 3 — Les âmes fracturées et les voix effacées

PARTIE 3 — Les âmes fracturées et les voix effacées


XII. Parents et enfants : le contrat brisé

C'est peut-être la dimension la moins visible de la crise. Derrière la logistique de survie se joue un drame silencieux que l'UNFPA et Human Rights Watch ont commencé à documenter avec précision.

Dans la culture palestinienne, le rôle parental est fondamentalement défini par la capacité à protéger ses enfants. À Gaza, ce contrat de base est quotidiennement violé.

Les parents font face à une série de décisions impossibles, répétées des dizaines de fois par jour :

  • Envoyer l'enfant chercher de l'eau (risque de frappe, de checkpoint) ou garder tout le monde assoiffé ?
  • Laisser l'enfant sortir de la tente étouffante (risque d'exposition) ou le laisser s'asphyxier de chaleur à l'intérieur ?
  • Dire la vérité sur la mort d'un proche (risque de traumatisme aigu) ou mentir pour préserver l'enfant et aggraver le choc différé ?

Cette série de décisions impossibles produit une fatigue décisionnelle extrême, doublée d'un sentiment chronique de culpabilité. Ce que l'UNFPA appelle l'effacement du rôle maternel est l'une des blessures les plus profondes et les plus durables de cette crise.

Une mère témoigne :

« La nuit, quand mes enfants dorment enfin, c'est le seul moment où je peux laisser sortir quelque chose. Mais je n'ai même plus de larmes. Je reste assise dans le noir à regarder leurs visages et je me demande ce que je leur ai transmis comme avenir. Je me demande si leur cerveau sera normal après tout ça. »

Afnan témoigne à son tour :

« Chaque décision, chaque peur, chaque responsabilité repose sur vos seules épaules. Et pourtant, il faut rester debout, car votre enfant dépend de vous pour tout. Mon fils ne comprend ni la guerre, ni la politique. Tout ce qu'il sait, c'est que sa mère doit le garder en sécurité. »


Ce que vivent les parents se lit en creux dans ce que deviennent les enfants. L'un des indicateurs les plus troublants relevés par les équipes de Save the Children est précisément cela : les enfants de Gaza n'ont pas seulement perdu leur sentiment de sécurité. Ils ont perdu la confiance dans la capacité de leurs parents à les protéger, non par reproche, mais parce qu'ils ont vu, de leurs propres yeux, que même les adultes ne savent plus où aller.

Les enfants représentent environ la moitié de la population de Gaza. Ce qu'ils vivent dépasse les cadres cliniques habituels. Selon Save the Children, 96 % des enfants interrogés déclarent croire qu'ils vont mourir, un chiffre qui dépasse tous les indicateurs relevés dans d'autres zones de conflit contemporaines, qu'il s'agisse de l'Ukraine, du Yémen ou de la Syrie.

L'UNICEF estime que 17 000 enfants se retrouvent non accompagnés ou séparés de leurs familles. Les pédopsychiatres de Médecins du Monde et de MSF observent sur le terrain :

  • Une régression massive du langage chez les enfants de 3 à 7 ans : retour au babillage, perte de la parole acquise.
  • Des comportements dissociatifs : des enfants qui fixent le vide, ne répondent plus à leur prénom, semblent absents de leur propre corps.
  • Des comportements de répétition traumatique : des enfants qui jouent à « faire semblant d'être morts », à « enterrer des poupées », qui dessinent obsessionnellement des scènes de bombardements.
  • Une explosion des cas d'énurésie chez des préadolescents de 10 à 12 ans ayant acquis la propreté depuis des années.
  • Une perte totale de la notion d'avenir : lorsqu'on demande aux enfants ce qu'ils veulent faire plus tard, la réponse dominante relevée par les équipes de War Child est : « Je ne sais pas si j'aurai un plus tard. »

À Gaza, les jeux des enfants miment la guerre. Ils jouent à « évacuer la tente », à « faire la queue pour l'aide », à « enterrer les morts ». Le sens de l'enfance a été gommé.

Une psychologue de MSF déployée à Gaza témoigne :

« Ce que nous observons dépasse les cadres cliniques habituels. Ces enfants n'ont pas subi un événement traumatique isolé suivi d'une période de sécurité. Ils vivent dans le traumatisme comme dans un état permanent. Certains ne pleurent plus du tout, pas parce qu'ils vont bien, mais parce que le système émotionnel s'est éteint. D'autres pleurent sans pouvoir s'arrêter pendant des heures. Il n'y a pas de milieu. »

L'OMS estime que plus de 50 % des enfants de Gaza présentent des symptômes liés à un traumatisme psychologique sévère. La reconstruction psychologique de cette société, comme le soulignent unanimement les experts, prendra plusieurs générations, bien longtemps après la reconstruction des bâtiments en béton.


XIII. L'effondrement éducatif : une génération volée

Avant octobre 2023, l'éducation était sacrée à Gaza. Les taux de scolarisation figuraient parmi les plus élevés de la région. Les universités fonctionnaient, les bibliothèques étaient pleines, les enseignants étaient respectés.

Aujourd'hui, le système éducatif est effondré. Les écoles sont transformées en camps de déplacés, surpeuplées au-delà de l'imaginable. Les manuels scolaires ont été perdus, brûlés ou enterrés sous les décombres. Les enseignants ont fui, sont morts, ou enseignent dans des conditions précaires avec des classes de 80 enfants dans des espaces conçus pour 30.

Des professeurs comme Ziad Medoukh continuent d'enseigner avec ce qu'ils ont : un bâton pour écrire sur le sol, des feuilles arrachées de vieux journaux pour les cahiers. Mais ces initiatives isolées ne compensent pas l'effondrement systémique.

Une mère déplacée du nord de Gaza, dont les deux fils de 9 et 12 ans n'ont pas mis les pieds dans une salle de classe depuis plus d'un an, témoigne auprès de Save the Children :

« Mon fils aîné me demande parfois s'il pourra encore aller à l'université un jour. Je ne sais pas quoi lui répondre. Il était premier de sa classe. Maintenant il passe ses journées à regarder le ciel. »

Ce que les statistiques ne disent pas, c'est que derrière chaque année scolaire perdue, il y a un enfant qui avait un projet, une ambition, un futur imaginé, et qui doit aujourd'hui réapprendre à imaginer.

Pour les enfants, cela signifie une année scolaire perdue, puis deux, puis trois. Pour une société dont l'avenir dépendait de l'éducation, c'est une blessure qui ne cicatrisera pas de sitôt.


XIV. Le silence numérique : shadowban et censure des voix gazaouies

À cet effacement dans l'espace physique (des classes, des manuels, des enseignants) s'en ajoute un autre, moins visible mais tout aussi méthodique : l'effacement dans l'espace numérique. Dans une enclave où les journalistes internationaux n'entrent presque plus, les réseaux sociaux sont devenus à la fois le seul canal d'information en temps réel et un lien psychologique vital avec le monde extérieur. C'est précisément pour cette raison que leur dysfonctionnement constitue une violence supplémentaire.

Les journalistes locaux sont tués à un rythme sans précédent dans l'histoire du journalisme : le Comité pour la Protection des Journalistes a documenté plus de 200 journalistes et travailleurs des médias tués depuis octobre 2023.

Human Rights Watch, Amnesty International et 7amleh ont documenté de façon convergente :

  • La suppression disproportionnée de contenu en arabe lié à la Palestine par rapport à du contenu similaire dans d'autres langues.
  • Des hashtags liés à Gaza ayant vu leur portée réduite de 70 à 90 % sans aucune notification aux utilisateurs.
  • La désactivation temporaire ou permanente de comptes de journalistes palestiniens disposant de centaines de milliers d'abonnés.
  • Un bug de traduction automatique de Meta qui a traduit une expression arabe courante de soutien par « Shoot them » en anglais, entraînant la suspension automatique de centaines de comptes palestiniens.

Pour les journalistes citoyens dont les revenus en ligne permettaient de nourrir leur famille, chaque suspension représente une perte financière immédiate. Pour les familles dont des proches vivent à l'étranger, le silence soudain d'un compte peut signifier une suspension technique, ou quelque chose de bien plus grave.

Un journaliste citoyen témoigne auprès de 7amleh :

« Je filmais pour que le monde sache. C'était ma façon de résister, de dire : je suis vivant, je suis là, regardez ce qui se passe ici. Quand Instagram a suspendu mon compte, c'était comme si on me disait : tu n'existes pas. Ce que tu vis n'existe pas. Ce silence était presque pire que la bombe. »


XV. Les petites choses qui résistent

Dans les décombres de tout cela, il y a aussi cela.

Un homme qui a récupéré dans les ruines de sa maison un vieux jeu de société (dont il manque la moitié des pièces) et qui joue chaque soir avec ses enfants sous la tente, en remplaçant ce qui manque par des morceaux de carton sur lesquels il a tout recopié à la main.

Une femme qui cultive, dans une boîte de conserve remplie de terre récupérée aux abords du camp, deux tiges de menthe. Elle les arrose avec les quelques gouttes d'eau qu'elle économise sur sa ration quotidienne. Pas pour manger. Pour l'odeur. Pour avoir, le matin, une chose vivante et verte à regarder avant le reste.

Un professeur de mathématiques qui réunit chaque matin dans un coin de la cour d'une école transformée en camp d'hébergement une dizaine d'enfants, et qui écrit les équations sur le sol avec un bâton pointu. Il n'a pas de tableau. Il n'a pas de craie. Il n'a pas de cahiers. Il a des équations et des enfants qui se penchent sur la terre pour les copier avec leurs doigts.

Une adolescente de quinze ans qui tient un journal intime sur les seules feuilles de papier qu'elle a trouvées : les marges blanches arrachées de vieux journaux arabes. Elle écrit tout petit, pour économiser la place. Elle a décidé, dit-elle, que si elle survit, elle voudra se souvenir de tout. Si elle ne survit pas, elle voudra que quelqu'un d'autre se souvienne à sa place.

Tout comme les initiatives autour du rire, de la musique ou du chant, qui apportent un peu de légèreté dans un quotidien plombé, c'est de cette résilience que les gens de Gaza sont faits. La vie résiste et continue de battre.

Ces résistances minuscules ne réparent rien. Elles ne nourrissent pas, ne soignent pas, ne protègent pas. Mais elles disent quelque chose d'essentiel sur ce que l'être humain fait quand on lui retire tout : il cherche, dans les interstices les plus étroits du possible, une façon de rester humain.

L'écrivain et professeur gazaoui Ziad Medoukh écrit dans ses correspondances :

« La population continue de souffrir au quotidien. Aucune amélioration majeure n'est visible sur le plan humanitaire. Malgré tout, les Palestiniens s'accrochent. Les enfants refusent de renoncer à leur avenir, et des cours improvisés reprennent ici et là sous les tentes. C'est notre manière de résister. »


Conclusion : ce que racontent les chiffres et les silences

Ce qui épuise les habitants de Gaza, au-delà de la peur constante générée par l'occupation militaire, ce n'est pas un seul événement traumatique. C'est une somme infinie de micro-épreuves où la moindre action (faire pipi, boire un verre d'eau, laver un t-shirt, charger son téléphone, trouver un espace pour pleurer sans être vu, envoyer un message à sa sœur à l'étranger, recevoir de l'argent sans payer un tiers de commission, publier une vidéo sans qu'elle disparaisse en quelques secondes) demande des heures de planification, des kilomètres de marche, des efforts physiques considérables et des compromis constants sur sa propre dignité.

C'est une société dont les institutions ont été pulvérisées, qui a dû réapprendre à s'organiser autour des liens du sang et des solidarités claniques pour survivre au vide laissé par l'effondrement de tout ce qui faisait la vie collective.

Une société dont les enfants ont perdu la notion d'avenir, dont les parents ont perdu leur rôle de protecteurs, dont les malades meurent en attendant une réponse administrative qui ne vient pas, dont les voix sont effacées par des algorithmes aussi invisibles que les bombes sont visibles.

L'UNCTAD a qualifié ce qui se passe à Gaza de destruction délibérée et systématique de la capacité économique d'une population. Des économistes du développement parlent d'une régression de plusieurs décennies. Des psychiatres évoquent des traumatismes qui se transmettront aux générations suivantes.

Mais derrière tous ces cadres analytiques, il y a des visages. Celui d'une mère dont le visage a noirci à force de souffler sur un feu de plastique. Celui d'un enfant de 14 ans dont le médecin attend depuis quatre mois une réponse à une demande d'évacuation. Celui d'un père qui dit n'être plus qu'une main tendue. Celui d'une adolescente qui écrit son journal dans les marges de vieux journaux arabes, tout petit, pour économiser la place, pour que quelqu'un se souvienne.

La crise à Gaza n'est pas une abstraction humanitaire. C'est une crise de la dignité humaine, portée et vécue minute par minute, par près de deux millions de personnes. Non pas portée par l'espoir d'un avenir meilleur (même si cet espoir n'est jamais totalement mort) mais par la seule volonté farouche, viscérale et collective, de rester debout, digne et humain face à l'impossible.

Face au génocide.


Sources

Rapports de situation hebdomadaires de l'OCHA · Bulletins épidémiologiques de l'OMS (Health Cluster Gaza) · Rapports de terrain de l'UNRWA · Programme Alimentaire Mondial (PAM) · UNFPA · UNICEF · Save the Children, rapport « Nowhere is Safe » (2024) · War Child · Médecins pour les Droits de l'Homme (PHRI) · Euro-Med Human Rights Monitor · Médecins Sans Frontières (MSF) · Médecins du Monde · Human Rights Watch · B'Tselem · Fondation Rosa Luxemburg · +972 Magazine · ACLED · Al-Haq · UNCTAD · Comité pour la Protection des Journalistes (CPJ) · Human Rights Watch, rapport « Meta's Broken Promise » (2023-2024) · Amnesty International · 7amleh (Arab Center for the Advancement of Social Media) · Access Now · Global Voices · Rapporteur Spécial des Nations Unies sur la liberté d'expression (rapport 2024) · Action contre la Faim · Oxfam · International Crisis Group · Logistics Cluster (données mai 2025) · Correspondances de Ziad Medoukh · Témoignages collectés par B'Tselem, Islamic Relief, Medical Aid for Palestinians (MAP) · Témoignages directs d'Afnan, Amal, Reham, Esraa, Sarah, Lara, Dalia, Marah, Yasmine, Abdullah, Shaima, Mahmoud et tant d'autres, que je remercie pour leur patience, et qui m'ont appris ce que signifie réellement rester debout.