Gaza : Vingt-quatre heures dans la mécanique de l'impossible (1)
PARTIE 1 — L'espace pulvérisé
La vie quotidienne dans l'enclave palestinienne, entre survie et dignité
Par les témoignages de ses habitants et les données des organisations humanitaires internationales
Avant-Propos : Pourquoi ce regard
Il existe une distance entre savoir et comprendre. Nous savons tous, depuis des mois, que Gaza est en crise. Les chiffres circulent, les images filtrent malgré tout, les appels humanitaires se succèdent sans fin. Mais savoir que « 90 % de la population est déplacée » ne produit pas la même compréhension que d'imaginer une mère qui se lève à 4h30 du matin pour faire la queue deux heures devant une latrine collective, dans le froid de l'hiver ou la chaleur étouffante de l'été, avant de marcher trois kilomètres pour ramener dix litres d'eau saumâtre dans lesquels toute sa famille devra se laver, cuisiner et boire pendant la journée.
Cet article ne prétend pas à l'exhaustivité. Il prétend à la précision. Chaque fait, chaque prix, chaque témoignage est issu de sources documentées : rapports de l'OCHA, de l'UNRWA, de l'OMS, de MSF, de Human Rights Watch, de B'Tselem, de Save the Children, de 7amleh, et des correspondances de journalistes et d'habitants sur le terrain. Ce que vous allez lire n'est pas une métaphore. C'est ce qui se passe, aujourd'hui, dans une enclave de 365 kilomètres carrés coincée entre la mer, le désert et une frontière militarisée, réduite à 109 kilomètres carrés par l'armée d'occupation en dépit des accords de cessez-le-feu.
I. Le décor : une enclave pulvérisée
Qui habite Gaza ? La question des réfugiés
Il y a un point qu'il convient d'ajouter pour une compréhension plus approfondie de la réalité : le pourcentage de réfugiés palestiniens dans la bande de Gaza se situe entre 70 % et 80 %. Il s'agit d'individus dont les parents et grands-parents ont été déplacés des terres de 1948, saisies par Israël et situées aujourd'hui à l'intérieur des frontières de l'État d'Israël. Cela signifie que ces personnes ne sont pas originaires de la bande de Gaza elle-même ; leurs origines remontent à des villages aujourd'hui contrôlés par Israël. C'est un point crucial pour comprendre la nature profonde et la réalité du conflit.
Chaque famille garde, dans sa mémoire et ses documents, les clés de maisons qu'elle n'a plus vues depuis des générations. Des villages comme Lydda, Ramla, Haïfa, Jaffa, Beersheba sont des noms prononcés comme des prières, comme des promesses non tenues.
L'état des lieux physique
La bande de Gaza est un territoire de 365 kilomètres carrés (soit à peu près la superficie de l'agglomération de Bordeaux) dans lequel vivaient, avant octobre 2023, environ 2,3 millions de personnes. C'est l'un des territoires les plus densément peuplés de la planète. Depuis le début du conflit, cette densité a été déchirée, recomposée, compressée dans des zones toujours plus réduites par la progression de l'occupation militaire israélienne constante.
Les chiffres des Nations Unies dressent un état des lieux qui dépasse l'entendement :
- 80 à 90 % des bâtiments et habitations ont été endommagés ou totalement détruits. Le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE) et le service de l'action antimines de l'ONU (UNMAS) estiment désormais le volume de ces décombres à plus de 42 millions de tonnes. Ces ruines sont truffées de milliers de munitions non explosées (UXO) et d'amiante (estimée à plus de 2,3 millions de tonnes), transformant le simple fait de fouiller les débris en un risque mortel immédiat et à long terme pour les voies respiratoires.
- Près de deux millions de personnes ont été déplacées de force, souvent à plusieurs reprises, perdant à chaque exode ce qui restait de leurs biens, de leurs repères et de leur dignité.
- Sur les 36 hôpitaux que comptait l'enclave, seule une petite moitié fonctionne encore, souvent sans analgésiques ni anesthésiques suffisants.
- Plus de 80 % des installations d'eau et d'assainissement sont hors service.
- Les eaux usées se déversent entre les tentes.
À ces destructions physiques s'ajoute un effondrement invisible mais tout aussi dévastateur : celui des institutions. La police, les tribunaux, les municipalités, les banques, les services administratifs, tout ce qui constituait le cadre ordinaire de la vie collective a été pulvérisé ou rendu inopérant. Dans ce vide, une structure bien plus ancienne a resurgi.
II. Une guerre inégale : la géographie du sacrifice
Il y a un point qu'il faut clarifier : la guerre et les opérations militaires dans la bande de Gaza ont été fortement concentrées et focalisées dans le nord, c'est-à-dire les gouvernorats de Gaza et de Gaza Nord. Le gouvernorat du Centre (qui comprend Al-Nuseirat, Deir al-Balah et quelques autres zones) n'a effectivement pas connu la guerre de la même façon, n'en sait rien et n'en a pas vécu les détails. Le poids de la guerre s'est centré dans le Nord et la ville de Gaza, puis s'est déplacé vers Khan Younis et Rafah. Les habitants de Gaza sont pleinement conscients de cette réalité, mais les gens à l'étranger ne comprennent pas cette distinction.
Cette distinction est fondamentale. Les familles déplacées du Nord qui se sont réfugiées dans le Centre ont tout perdu : maisons, biens, proches. Beaucoup de résidents originaires du Centre, en revanche, n'ont pas subi de destructions directes. Leurs maisons, leurs voitures, leurs possessions sont restées intactes.
Cette réalité crée une fracture invisible mais réelle, dont les mécanismes profonds (et ce qu'ils révèlent du rôle des structures claniques dans le vide institutionnel) seront examinés dans la section suivante.
À l'étranger, on suppose que tout Gaza a vécu la même expérience. C'est faux. Le sacrifice a été inégalement réparti, et cette inégalité mérite d'être nommée.
Mais l'inégalité ne se mesure pas seulement en kilomètres de front ou en degrés d'exposition aux frappes. Elle se mesure aussi dans ce qui reste, ou plutôt dans ce qui ne reste plus. Car avant de parler de survie, il faut parler d'objets. De leur absence.
III. L'objet disparu : ce que signifie vivre sans rien
Avant de parler de survie, il faut parler d'objets. De leur absence. Dans la vie ordinaire d'avant octobre 2023, un Gazaoui possédait ce que possède n'importe quel être humain vivant dans une ville du XXIe siècle : une brosse à dents. Un savon. Une casserole. Une prise électrique dans un mur. Un robinet. Des draps. Des chaussures de rechange. Un médicament contre la fièvre dans une armoire à pharmacie. Un sac poubelle. Un réfrigérateur qui ronronnait doucement dans la cuisine.
Ces objets ont disparu. Pas métaphoriquement. Physiquement. Ils sont sous les décombres, brûlés, emportés dans des fuites précipitées au milieu de la nuit, laissés derrière parce qu'on ne pouvait pas les porter, vendus pour acheter de la farine, échangés contre un bidon d'eau.
La brosse à dents. Elle n'existe plus dans la grande majorité des camps de déplacés. Les distributions humanitaires n'en incluent presque jamais. Les dentistes ont fui ou sont morts. Les cliniques dentaires ont été détruites. Les habitants se frottent les dents avec un doigt, avec un bout de tissu, ou ne les frottent plus du tout. Les caries progressent sans traitement. Les abcès dentaires, douloureux et potentiellement mortels s'ils se propagent aux tissus profonds, ne peuvent pas être soignés. MSF a documenté des cas d'abcès dentaires traités, faute de mieux, avec des antibiotiques destinés à d'autres usages, dans des quantités insuffisantes, aggravant la résistance aux antibiotiques dans la population.
Le savon. Il est devenu un objet de désir intense, presque sacré. Des familles témoignent avoir reçu, lors d'une distribution, un unique morceau de savon pour sept personnes, à partager, à rationner comme on rationne la nourriture, à faire durer des semaines. Certains récupèrent des fragments de savon dans les décombres de maisons bombardées et les considèrent comme une trouvaille précieuse. Se laver les mains avec du savon avant de manger, geste banal, geste d'hygiène élémentaire appris dès la maternelle, est devenu un luxe que beaucoup ne peuvent plus s'offrir quotidiennement.
La casserole. Dans beaucoup de familles, il n'en reste qu'une seule, récupérée sous les décombres, tordue par le souffle d'une explosion, noircie de partout. Cette casserole unique doit suffire à tout : faire chauffer l'eau, cuire le riz, préparer les légumineuses. Elle ne peut pas être lavée correctement faute d'eau et de savon. Elle reste sur le feu improvisé de briques et de plastique brûlé, du matin au soir, parce que le feu lui-même est si difficile à allumer qu'on ne l'éteint pas.
Le réfrigérateur. Son absence est une catastrophe sanitaire silencieuse. Sans électricité, sans réfrigération, tout aliment périssable est condamné en quelques heures sous la chaleur de l'été gazaoui. La viande, lorsqu'elle est accessible (ce qui est rarissime), doit être consommée immédiatement, entièrement, en une seule fois. L'insuline des diabétiques se dégrade. Les médicaments sensibles à la température deviennent inefficaces ou dangereux. Le lait maternel de substitution pour les nourrissons dont les mères ne peuvent plus allaiter tourne en quelques heures.
Les chaussures. Des enfants marchent pieds nus sur des chaussées jonchées de gravats, de verre brisé, de ferraille tordue. Des plaies aux pieds s'infectent. Sans pansements, sans antiseptiques, ces infections progressent. Des amputations de membres inférieurs dues à des infections non traitées ont été documentées par les équipes chirurgicales de MSF ; non pas des blessures de guerre, mais les conséquences d'une blessure banale sur un pied sans chaussure.
Le sac poubelle. Il n'existe plus. Les déchets s'accumulent entre les tentes, dans les ruelles, aux abords des camps. Sans services municipaux, sans ramassage, sans incinérateur, les ordures forment des monticules permanents qui attirent les rats, les mouches, les moustiques. Les enfants jouent à proximité. Les nourrissons rampent dans ces espaces. Les eaux usées se mêlent aux déchets solides lors des pluies d'hiver. L'hépatite A, la typhoïde, les gastro-entérites aiguës se propagent dans ces conditions avec une facilité terrifiante.
Une jeune femme témoigne auprès de B'Tselem :
« Mes filles et moi avons dû nous couper les cheveux courts. Il n'y avait aucun produit de nettoyage ni shampoing, et nos cheveux étaient pleins de poux à cause des conditions insalubres. Le jour où mon mari est revenu avec un morceau de savon usagé récupéré dans les décombres d'une maison bombardée et que nous avons pu nous doucher correctement, pas seulement nous rincer un peu avec de l'eau, nous avons tous eu l'impression de renaître. »
IV. L'économie de la survie : ce que coûte vivre à Gaza
L'inflation qui sévit à Gaza n'est pas le simple effet d'une pénurie. C'est une spéculation qui s'exerce sur le désespoir.
| Produit | Prix avant le conflit | Prix en 2024-2025 | Multiplication |
|---|---|---|---|
| Sac de farine (25 kg) | 5 à 7 USD | 60 à 100 USD | ×15 à ×20 |
| Bidon d'eau potable (20L) | 0,50 USD | 5 à 10 USD | ×10 à ×20 |
| Boîte de thon (conserve) | 1 USD | 8 à 15 USD | ×10 à ×15 |
| Bouteille de gaz de cuisson | 5 USD | 80 à 120 USD | ×20 à ×25 |
| Paquet de couches bébé | 3 USD | 40 à 60 USD | ×15 à ×20 |
| Antibiotiques basiques | 1 à 2 USD | Introuvables ou 50+ USD | ×25 à ×50 |
| Recharge téléphone (panneau solaire) | Gratuit | 1 à 2 USD / charge | — |
Ces prix se paient en cash physique. Or le cash a quasiment disparu. La Banque de Palestine a vu la majorité de ses agences détruites ou rendues inaccessibles. Des familles possédant théoriquement des économies sur un compte bancaire ne peuvent pas y accéder et se retrouvent sans un centime en poche, incapables d'acheter quoi que ce soit sur les marchés qui, eux, fonctionnent exclusivement en cash. Le cash est devenu une cible : des vols et agressions autour des points de retrait ont été signalés, poussant des familles à cacher leurs billets dans leurs vêtements ou leurs matelas.
Face à l'effondrement du système bancaire formel, une économie financière souterraine s'est développée, structurée autour du système traditionnel de la hawala, un réseau de transfert basé entièrement sur la confiance interpersonnelle, sans aucune trace comptable. Les commissions prélevées se situent entre 15 et 30 % de la somme transférée. Lors des périodes de tension extrême, elles ont atteint 40 %.
Des arnaques et des appropriations frauduleuses ont été documentées, exploitant la vulnérabilité absolue des familles et l'absence de tout recours juridique. PayPal a officiellement bloqué les comptes des utilisateurs basés à Gaza. Wise a restreint ses services. Western Union et MoneyGram ont suspendu ou drastiquement réduit leurs opérations, invoquant l'impossibilité de garantir la conformité réglementaire en zone de conflit. La banque de Palestine elle-même peut clôturer ou bloquer des comptes qui reçoivent de l'aide en provenance de l'étranger.
Un père de famille témoigne auprès de Human Rights Watch :
« Avant, je travaillais. Je payais le loyer, je nourrissais mes enfants, j'avais ma dignité. Maintenant, j'attends qu'un inconnu en Europe décide de me donner de l'argent. Et quand il le fait, je dois payer un tiers à quelqu'un pour qu'il me le remette. Je ne suis plus un homme. Je suis une main tendue. »
La distribution inéquitable et le détournement de l'aide
Il n'y a aucune équité dans la distribution de l'aide internationale. Celle-ci repose fortement sur une priorisation des camps plutôt que sur l'accès à toutes les personnes touchées. En réalité, de nombreuses familles n'en bénéficient pas du tout : tant que vous ne vous trouvez pas à l'intérieur d'un camp, vous n'êtes pratiquement pas reconnu comme bénéficiaire.
Concernant la réalité de l'aide, il convient de clarifier ce que recouvrent les services fournis par certaines organisations internationales. Le Programme alimentaire mondial (PAM), à travers son projet de pain, passe des contrats avec des boulangeries locales pour produire du pain censé être distribué gratuitement à la population. Cependant, des propriétaires de boulangeries le vendent à des marchands pour 1 shekel le paquet, et les marchands le revendent ensuite aux habitants pour 3 shekels. Cela signifie que même l'aide humanitaire fait l'objet de détournements à la source.
Il y a eu des tentatives de correction. À un moment donné, le comité égyptien a donné de l'aide alimentaire à chaque chef de clan pour qu'il puisse la distribuer équitablement entre les membres de la famille. Cette approche reconnaissait la réalité sociale : dans le vide institutionnel, les clans sont devenus les seuls canaux de distribution viables. Mais même cette mesure a ses limites, car beaucoup de gens ne rentrent pas dans la mécanique des clans.
V. Quand la famille devient l'État : le retour des clans
Face à l'effondrement de toute autorité, ce sont les liens du sang qui constituent le dernier filet de sécurité. Dans la société gazaouie, les grandes familles élargies (appelées hamayel) ont toujours constitué un substrat social puissant, progressivement marginalisé par des décennies de gouvernance moderne.
La crise a agi comme un révélateur anthropologique brutal. Les clans ont spontanément réactivé leurs mécanismes traditionnels pour pallier l'absence de toute institution fonctionnelle :
- La résolution des conflits entre familles (disputes pour l'espace dans les camps, l'accès à un point d'eau, la répartition de l'aide humanitaire) est désormais arbitrée par les anciens et les chefs de clan.
- La protection physique des membres du groupe a conduit certains clans puissants à mettre en place des groupes d'autodéfense informels.
- La distribution interne des ressources rares au sein du groupe familial élargi a créé de facto un système de solidarité à deux vitesses.
Ceux qui appartiennent à un clan puissant et solidaire bénéficient d'un réseau de protection informel : un cousin qui garde une place dans la file, un oncle qui connaît le responsable de la distribution, un groupe de jeunes hommes de la famille qui sécurise l'abri la nuit. Ceux qui n'ont pas ce réseau (les familles isolées, les veuves, les personnes âgées sans descendants, les handicapés) se retrouvent dans une vulnérabilité absolue, sans aucun recours.
À suivre : Partie 2 — Le corps et le temps
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