PARTIE 2 — Le corps et le temps


VI. La ligne jaune : vivre dans une frontière en mouvement

La « ligne jaune » désigne la frontière informelle et perpétuellement mouvante que l'armée israélienne impose unilatéralement aux déplacés gazaouis pour définir les zones qu'ils sont autorisés à occuper ou à traverser. Ce n'est pas une ligne fixe sur une carte. C'est une géographie du danger en perpétuel mouvement, communiquée aux habitants par des tracts largués depuis des avions, des SMS et appels automatisés quand les réseaux fonctionnent, ou parfois aucun avertissement du tout.

Le schéma se répète avec une régularité documentée par l'OCHA et B'Tselem, indépendamment des périodes de cessez-le-feu :

  • Phase 1 : L'offensive. L'armée lance une opération dans une zone, contraignant les habitants à fuir vers une zone déclarée « sûre ».
  • Phase 2 : La pause. Un cessez-le-feu est conclu. Les habitants croient pouvoir stabiliser leur situation.
  • Phase 3 : Le glissement. Pendant ou immédiatement après la période de cessez-le-feu, l'armée établit des corridors militaires qui mordent sur les territoires précédemment désignés comme zones de refuge.
  • Phase 4 : Le nouveau déplacement. Les familles installées dans la zone « sûre » reçoivent un nouvel ordre d'évacuation. Elles fuient à nouveau, vers une zone encore plus réduite, déjà surpeuplée.

« Concernant le déplacement pendant la guerre, depuis le tout premier jour, ma famille et moi avons été déplacés plus de 20 fois. C'est un chiffre réel et véridique ; de nombreuses familles ont atteint ce nombre, en particulier dans le nord de la bande de Gaza. »

Des témoignages collectés par Human Rights Watch décrivent des familles ayant été déplacées sept, huit, neuf fois depuis octobre 2023. Chaque déplacement représente la perte des quelques biens reconstitués, la destruction de l'abri de fortune aménagé avec soin, et la répétition du traumatisme d'arrachement. Pour les personnes âgées, les patients en dialyse, les femmes sur le point d'accoucher, les blessés, tous reçoivent le même ordre d'évacuation que les personnes valides, sans aucun mécanisme d'exception humanitaire systématique.

Un habitant résume ce vécu auprès de B'Tselem :

« On nous dit de partir vers le sud parce que le nord n'est pas sûr. On part. On nous dit de partir vers l'ouest parce que le sud n'est pas sûr. On part. On nous dit qu'Al-Mawasi est sûre. On y va. Et puis les bombes tombent à Al-Mawasi. Alors on nous dit d'aller... où ? Il n'y a plus d'où. »


VII. La violence de l'intérieur : quand l'aide devient une arme

À la violence militaire extérieure s'ajoute une violence interne diffuse qui transforme les gestes les plus élémentaires de survie en parcours à haut risque supplémentaire. Avec la destruction systématique des infrastructures de gouvernance, un vide sécuritaire total s'est installé dans de nombreuses zones. Des groupes armés y ont pris le contrôle quasi exclusif des points de distribution de l'aide humanitaire. Selon les rapports convergents de l'OCHA, du PAM, de MSF et de Human Rights Watch :

  • Des camions d'aide sont interceptés avant d'atteindre les populations les plus vulnérables.
  • Des denrées humanitaires se retrouvent le lendemain sur les marchés informels à des prix spéculatifs.
  • Des coups et blessures sont infligés aux civils qui tentent de s'approcher sans appartenir au groupe « autorisé ».
  • Des extorsions documentées contraignent des familles à céder une partie de leur ration en échange d'un accès à la file d'attente.

Ce phénomène est aggravé par une asphyxie logistique aux frontières d'une brutalité documentée. Durant les 18 premiers jours de mai 2025, les données du Logistics Cluster révèlent que seulement un camion d'aide sur deux en provenance d'Égypte a été autorisé à décharger sa cargaison à Karem Abu Salem (Kerem Shalom), désormais unique point d'entrée pour toute la bande de Gaza, le point de passage de Zikim au nord ayant été à nouveau scellé.

Le blocage de générateurs, de pièces détachées et d'huiles de moteur par les autorités israéliennes a provoqué un effet domino : des camions humanitaires tombent en panne sans pouvoir être réparés, les boulangeries industrielles s'arrêtent faute d'électricité, les ambulances cessent de rouler.

Le système de filtrage israélien classe de nombreux produits médicaux et humanitaires essentiels comme « biens à double usage » (susceptibles d'avoir un usage militaire). Le rejet d'un seul objet dans un camion (une paire de ciseaux chirurgicaux, des pastilles de purification d'eau au chlore, ou des panneaux solaires compacts) entraîne systématiquement le renvoi ou le blocage de l'intégralité de la cargaison pour des semaines aux points de contrôle.

Un témoignage collecté par MSF résume le dilemme insupportable dans lequel sont placés les civils :

« On nous dit d'aller au point de distribution. Mais au point de distribution, il y a des hommes armés que je ne connais pas. Je suis une femme seule avec mes enfants. J'ai plus peur d'eux que j'ai faim. Alors je n'y vais pas. »


VIII. Vingt-quatre heures : la chronologie de la survie

Voici maintenant le fil d'une journée ordinaire à Gaza. Ordinaire ne signifie pas normale. Cela signifie : répétée, chaque jour, sans répit.

4h30 : L'aube, le réveil qui n'en est pas un

La journée ne commence pas par un réveil, mais par la fin d'une somnolence suspendue. Sous les bâches de plastique et de nylon des camps de tentes improvisés à Deir al-Balah ou Al-Mawasi, les corps s'extirpent de matelas fins posés à même le sable. Le premier signal enregistré par le cerveau est une fréquence sonore immuable : le vrombissement mécanique des drones qui quadrillent le ciel, nuit et jour, sans interruption. Ce bourdonnement n'est pas un bruit de fond. C'est une présence agressive. Un rappel constant que chaque vie est suspendue à une décision algorithmique et militaire lointaine qui peut frapper à tout moment.

Le système nerveux ne redescend jamais à un niveau de calme. Il reste en état d'alerte maximale, sécrétant du cortisol en continu (l'hormone du stress), usant l'organisme avant même que la journée ne commence. La première pensée consciente n'est pas « qu'est-ce que je vais faire aujourd'hui ? » mais « sommes-nous tous encore en vie ? »

La crise des latrines. Dès les premières lueurs, une urgence absolue s'impose. Les camps de déplacés comptent parfois une seule toilette pour 500 à 600 personnes. Les files s'allongent avant même le lever du soleil. Attendre deux heures pour accomplir un geste d'hygiène élémentaire est devenu la norme. Pour éviter cette épreuve humiliante ou les dangers d'une sortie nocturne, de nombreuses femmes et jeunes filles rationnent drastiquement leur propre consommation d'eau dès la fin de l'après-midi. Cette déshydratation chronique volontaire entraîne une prévalence critique d'infections des voies urinaires supérieures et de calculs rénaux.

Pour les femmes et les jeunes filles, ce moment concentre une violence psychologique d'une intensité particulière. La culture locale, profondément attachée à la pudeur et à la préservation de la sphère privée, est percutée de plein fouet par cette promiscuité totale. L'intimité est un luxe mort. Le blocus sur les produits d'hygiène de base a fait disparaître les protections périodiques des circuits de distribution. Réduites à découper des morceaux de vêtements usagés ou des lambeaux arrachés aux parois de leurs propres tentes, les femmes naviguent en permanence entre l'humiliation et la peur des infections gynécologiques aiguës, sans aucun accès à un traitement médical décent dans les zones de déplacement.

À cela s'ajoute l'enfer de la promiscuité dans les tentes et les logements surpeuplés où s'entassent plusieurs familles. Pour les femmes, cette absence totale d'intimité a des conséquences directes et étouffantes au quotidien : il leur est devenu presque impossible de trouver le moindre moment ou espace privé pour retirer leur foulard, ce qui transforme leur propre corps en un espace clos sous contrainte permanente.

8h00 : Le matin, la géographie du danger

Une fois le cap des latrines passé, la cellule familiale se réorganise autour des besoins physiologiques primaires. Il faut de l'eau. Il faut du feu.

La corvée de l'eau. L'eau courante n'est plus qu'un souvenir. Pour obtenir quelques litres d'eau potable ou saumâtre, il faut marcher. Ce sont généralement les enfants qui s'en chargent. Le corps courbé par l'effort, ils poussent des chariots ou portent sur les épaules des jerricanes de 15 à 20 kilos sur plusieurs kilomètres, traversant des paysages de béton broyé et de ruelles jonchées de gravats. Il faut ensuite attendre. Longtemps. Parfois une journée. En plein soleil. Et parfois, quand arrive son tour, constater que la citerne est vide.

Consommation d'eau par personne et par jour
Moyenne occidentale ~150 litres
Gaza (camps de crise) 3 à 5 litres

Ces quelques litres doivent tout couvrir : boire, cuisiner, se laver, laver les vêtements, nettoyer les ustensiles. Pour économiser l'eau potable, les familles utilisent de l'eau de mer ou de l'eau saumâtre pour faire la vaisselle, ce qui laisse sur les récipients et sur les mains une pellicule de sel irritante qui aggrave les lésions cutanées.

Cette quête de l'eau n'est pas qu'un effort physique. C'est un parcours à haut risque. Se déplacer dans Gaza, c'est composer en permanence avec la cartographie mouvante de l'occupation militaire. Les habitants apprennent à mémoriser les axes à éviter, les horaires des patrouilles, les zones de danger changeantes. Cette vigilance géographique permanente consomme une énergie mentale considérable, une énergie que le corps n'a plus.

Le feu de déchets toxiques. Le gaz de cuisson est introuvable ou vendu jusqu'à 120 dollars la bouteille sur les marchés informels. Les familles brûlent donc ce qu'elles trouvent : morceaux de plastique, vieilles chaussures en caoutchouc, cartons souillés. Autour des tentes, l'air devient irrespirable, chargé de fumées noires et toxiques qui s'insinuent dans les poumons des nourrissons.

Une mère témoigne auprès de B'Tselem :

« Ce qui me fait le plus souffrir, c'est le feu. Je passe des journées entières devant. Quand mes enfants veulent se laver, je dois allumer un feu pour chauffer l'eau. S'ils veulent manger, je reste près du feu pour cuisiner, du matin au soir. La peau de mon visage a noirci à cause de la fumée, mes mains sont ridées et la suie ne part plus. »

11h00 : La matinée, l'économie de l'humiliation

Le quotidien s'organise autour des marchés de fortune qui s'alignent le long des murs des écoles de l'UNRWA. Sur des bâches posées à même le sol, des vendeurs étalent leurs maigres marchandises : des boîtes de conserve de viande, du thon, des haricots, quelques cigarettes, du sucre, du riz. Derrière cette apparente normalité se jouent des rapports de force invisibles. L'accès aux distributions d'aide, la place sur le marché, la sécurité physique dans le camp, tout cela dépend désormais en grande partie de l'appartenance clanique.

Le troc est omniprésent. Si une famille reçoit lors d'une distribution une boîte de conserve dont elle n'a pas l'utilité, elle devra passer des heures sous le soleil à chercher quelqu'un pour l'échanger contre des couches ou un morceau de savon.

Témoignage d'Esraa :

« Nous cachions de la farine et des pâtes, et nous avons découvert que les charançons les avaient gâtées. Aujourd'hui, nous avons trouvé de nouveaux trous de rats et nous avons tué plus de 10 rats et 3 nouveau-nés dans la tente. Les mouches sont si nombreuses que si nous laissons la nourriture ne serait-ce qu'une seconde, nous les retrouvons par-dessus, et nous y trouvons des œufs de mouches. Il n'y a ni poisons ni médicaments pour les éliminer, et chaque jour nous découvrons une nouvelle espèce. En résumé, la seule chose que l'on puisse dire, c'est que nous avons essayé de stocker de la nourriture par peur d'une autre famine, mais des nuisibles comme les mouches, les charançons ou les rats ont infesté la nourriture et l'ont gâtée. »

13h00 : Le milieu de journée, l'étuve et l'enfer sanitaire

À la mi-journée, le soleil de plomb transforme les tentes en véritables étuves. Sous le plastique, la température dépasse régulièrement les 45°C. Rester à l'intérieur est physiquement intolérable, mais dehors, les arbres ayant été coupés depuis longtemps pour servir de combustible, aucune ombre ne subsiste.

La crise sanitaire se matérialise ici sous sa forme la plus brute. Plus de 80 % des installations d'égouts sont hors service. Les eaux usées stagnent entre les abris. L'accumulation de déchets à ciel ouvert provoque une prolifération de mouches, de rats et de moustiques.

Les corps, affaiblis par des mois de malnutrition sévère et de carences en vitamines et en protéines, n'ont plus de défenses immunitaires fonctionnelles. Les cliniciens sur le terrain rapportent une explosion épidémique de maladies de peau, de diarrhées aiguës chez les nourrissons, et des flambées d'hépatite A et de méningite virale.

La promiscuité extrême (dix à quinze personnes dans quelques mètres carrés de nylon) brise les structures mentales les plus fondamentales. Une jeune mère confie :

« Tout est difficile, et je suis jeune, je ne peux pas faire face à toutes ces épreuves toute seule. Je suis devenue irritable, je n'ai plus de patience, même avec mes enfants. Parfois, je rêve d'une grande tente avec un coin privé pour mon mari et moi. Nous n'avons aucune intimité. Je ne peux même pas pleurer devant mes enfants, parce que si je le fais, je m'effondre. Je veux tellement être seule, ne serait-ce qu'un jour, dans un endroit lointain où je pourrais hurler de toutes mes forces. »

18h00 : Le soir, l'obscurité totale et la dépression blanche

Le coucher du soleil plonge Gaza dans une obscurité que les habitants des villes du monde développé ne connaissent plus depuis des générations. Pas une obscurité relative, trouée de réverbères, d'enseignes lumineuses, de fenêtres allumées. Une obscurité absolue. Celle d'avant l'électricité.

Dans cette obscurité, des gestes élémentaires deviennent des obstacles. Une mère qui entend son nourrisson pleurer dans la nuit doit tâtonner pour trouver la bougie, la bougie qui peut embraser la tente de nylon en quelques secondes si elle tombe. Un enfant qui doit aller aux latrines dans le noir traverse le camp dans l'obscurité totale, entre les tentes serrées, les câbles qui traînent au sol, les flaques d'eaux usées qu'on ne voit pas, les ruines qui bordent les espaces de vie. Un adulte qui ressent une douleur thoracique dans la nuit ne peut pas appeler les secours : le réseau téléphonique est coupé, ou son téléphone est à 2 % de batterie qu'il économise pour le lendemain matin.

La bougie elle-même est une ressource rare, comptée, rationnée. Certaines familles n'en ont plus. Elles restent dans l'obscurité totale, reconnaissant les visages de leurs proches au toucher, naviguant leur espace de quelques mètres carrés de mémoire.

Recharger un téléphone (seul lien avec le monde extérieur et les alertes de sécurité) exige de marcher des kilomètres vers des stations de fortune alimentées par des panneaux solaires, et de payer 1 à 2 dollars pour quelques pourcentages de batterie.

Les familles se regroupent autour d'une bougie. Le repas du soir est partagé à même le sol : une boîte de haricots réchauffée, du pain sec, ou rien du tout. Sans réfrigérateur ni aucun moyen de conservation, les aliments récupérés le matin ont souvent déjà tourné sous la chaleur.

C'est dans ce silence forcé que la dépression blanche frappe avec le plus de violence. La dépression blanche (état dépressif sans tristesse apparente, dans lequel l'individu continue de fonctionner mécaniquement tout en se vidant progressivement de toute émotion, de tout désir et de tout sens) est particulièrement documentée dans les contextes de traumatisme prolongé et sans issue visible. Après des mois passés à basculer d'un abri à un autre, le cerveau humain atteint sa limite de saturation traumatique. Pour survivre, l'esprit coupe les vannes de l'émotion. Les habitants avancent comme des automates. Ils ne ressentent plus la peur, ni la tristesse, ni l'espoir.

C'est une anesthésie psychologique d'urgence, nécessaire pour continuer à accomplir les corvées de la survie, mais qui vide progressivement les individus de leur substance vitale. Dans les hôpitaux de fortune qui fonctionnent encore, les chirurgiens opèrent parfois à la lumière de lampes frontales, ou des torches de téléphone portable tenues par un assistant. Quand les batteries lâchent en pleine opération, on attend dans le noir que quelqu'un trouve une solution.

2h00 : La nuit, le traumatisme sans « post »

La nuit n'offre aucun répit. À Gaza, le syndrome de stress post-traumatique est cliniquement obsolète : le traumatisme n'est jamais « post ».

Il n'existe aucun espace de sécurité physique ou psychologique où le système nerveux peut enfin se relâcher. Le sommeil est haché, interrompu par les secousses du sol ou le vrombissement des drones. Les enfants s'agitent sur leurs matelas fins. Dans le noir, ils dorment en agrippant fermement le vêtement de leurs parents, terrifiés à l'idée qu'un ordre d'évacuation forcée ou une frappe nocturne ne les sépare pendant leur sommeil.

Le deuil gelé est l'un des phénomènes les plus documentés par les équipes de santé mentale sur le terrain. Lorsqu'un habitant perd un proche, il n'y a souvent pas d'obsèques possibles, pas de lieu pour se recueillir, parfois pas de corps à enterrer, resté sous les décombres.

La survie immédiate des membres restants accapare toute l'énergie. Le deuil est mis de côté par le cerveau, ce qui prépare des chocs psychologiques différés d'une violence inouïe. La culpabilité du survivant ronge. La dépression blanche progresse. Et pourtant, au petit matin, le cycle recommencera.


IX. La mort par manque de rien

Il est des morts que l'on peut montrer et des morts que l'on ne peut pas photographier.

Les premières sont celles des frappes : immédiates, visibles, documentées par les équipes de terrain.

Les secondes sont les morts par manque de rien. Des morts que l'on ne voit pas parce qu'elles surviennent dans une tente, dans un couloir d'hôpital à moitié fonctionnel, dans le silence d'une nuit sans électricité.

Mourir d'une infection urinaire. Dans n'importe quel pays du monde, une infection urinaire se traite en trois jours avec une banale boîte d'antibiotiques vendue quelques euros en pharmacie. À Gaza, les antibiotiques ont disparu des circuits de distribution ou se vendent à 50 dollars la boîte sur les marchés noirs. Une infection urinaire non traitée progresse vers le rein. Une pyélonéphrite non traitée progresse vers le sepsis. Un sepsis non traité tue. Les équipes médicales de Médecins du Monde documentent des décès par sepsis dont le point de départ était une infection banale qui aurait été soignée en quarante-huit heures dans n'importe quel autre contexte.

Mourir d'une chute. Une personne âgée glisse sur le sol inégal du camp, se fracture le col du fémur. Dans un hôpital fonctionnel, cette fracture se traite avec une intervention chirurgicale courante et quelques semaines de rééducation. À Gaza, il n'y a pas de salle d'opération disponible pour cette intervention non urgente au sens militaire du terme. La personne reste allongée, immobilisée. Elle développe des escarres qui s'infectent. Elle développe une embolie pulmonaire. Elle meurt de sa chute, des semaines après qu'elle a eu lieu.

Mourir d'une dent. Un abcès dentaire non traité peut se propager à la mâchoire, au cou, au médiastin (l'espace entre les poumons). Cette complication, appelée angine de Ludwig, était une cause de mort courante au XIXe siècle. Elle a pratiquement disparu dans les pays où existent des antibiotiques et des dentistes. Elle réapparaît à Gaza. MSF a documenté des cas de patients adultes hospitalisés en urgence pour une complication d'un abcès dentaire non traité : une mort d'avant la médecine moderne, survenant dans un territoire qui était, il y a deux ans encore, pourvu d'hôpitaux universitaires de haut niveau et de chirurgiens formés en Europe.

Mourir de manque d'eau propre. Un nourrisson de six mois développe une diarrhée aiguë causée par l'eau contaminée utilisée pour préparer son biberon. En quelques heures, il est déshydraté. Il lui faut une perfusion intraveineuse de sels de réhydratation. La perfusion n'est pas disponible. Si la file d'attente à la clinique de campagne est trop longue, si la route est trop dangereuse à parcourir, le nourrisson meurt. En quelques heures. D'une maladie que l'on soigne avec un sachet de sels vendus vingt centimes dans n'importe quelle pharmacie du monde.

Ces morts entrent dans la catégorie administrative que les organisations humanitaires appellent, avec une pudeur statistique qui masque l'horreur, « les décès liés aux conditions de vie ».


X. Les malades : l'agonie de l'attente

Parmi les deux millions d'habitants de Gaza, une population invisible souffre d'une violence particulière : celle de la maladie dans un système de santé réduit à néant. L'OMS estime à 350 000 le nombre de patients souffrant de pathologies graves sans accès à leurs traitements.

Les patients en dialyse rénale (environ 1 000 personnes) doivent normalement être dialysés trois fois par semaine. Avec les machines hors service, certains ne le sont qu'une fois toutes les deux semaines, accumulant dans leur sang des toxines qui provoquent des défaillances organiques et une mort lente.

Les patients atteints de cancer voient leurs tumeurs progresser sans aucun traitement possible. Les diabétiques insulino-dépendants font face à des crises d'acidocétose mortelles : l'insuline nécessite une chaîne du froid impossible à maintenir sans électricité.

Pour les cas les plus graves, l'évacuation médicale vers l'Égypte ou la Jordanie représente la seule chance de survie. Il y a aujourd'hui à Gaza plus de 12 000 personnes en attente d'une évacuation médicale vers l'étranger. Le taux de refus ou d'absence de réponse de l'administration israélienne atteint 60 à 70 %, transformant l'attente d'une coordination en une condamnation à mort à petit feu.

Un médecin gazaoui témoigne auprès de MSF :

« J'ai un patient de 14 ans avec un ostéosarcome. Nous avons soumis sa demande d'évacuation il y a quatre mois. Pas de réponse. La tumeur a doublé de volume. Je n'ai rien à lui donner. Ses parents viennent me voir chaque semaine dans l'espoir que j'ai des nouvelles. Je n'en ai pas. »


XI. Le corps sous siège : ce que la peau et les os enregistrent

Le corps humain garde une mémoire que les mots ne savent pas toujours formuler. À Gaza, les corps parlent de ce qu'ils ont traversé avec une précision clinique que les équipes médicales de MSF, de l'OMS et de Médecins du Monde ont commencé à documenter systématiquement.

La malnutrition visible. Dans les camps, les professionnels de santé mesurent le périmètre brachial des enfants avec un ruban de couleur : vert pour un enfant bien nourri, jaune pour une malnutrition modérée, rouge pour une malnutrition sévère aiguë menaçant la vie. Dans les zones les plus touchées du nord de Gaza, la proportion d'enfants dans les zones jaune et rouge a explosé. Sur les nourrissons, les signes sont visibles à l'œil nu : un ventre gonflé contrastant avec des membres décharnés, des cheveux qui tombent par poignées, une peau qui perd son élasticité. Ce sont les signes du kwashiorkor et du marasme, des maladies de la disette que l'on photographiait dans les campagnes de Médecins Sans Frontières en Afrique subsaharienne dans les années 1980, documentées aujourd'hui dans un territoire méditerranéen qui exportait, il y a deux ans encore, des fraises et des fleurs vers les marchés européens.

Il est une dimension du siège que les rapports médicaux peinent à nommer sans la minimiser : ce que la crise fait aux corps des femmes, de l'intérieur.

Le silence des corps des femmes. L'UNFPA rapporte une explosion des aménorrhées de stress (l'arrêt des règles causé par un état de choc physiologique prolongé) chez les femmes en âge de procréer. Ce n'est pas une donnée anodine. C'est le corps qui dit : je suis en danger de mort, je cesse les fonctions non vitales. Les femmes enceintes qui arrivent à accoucher le font souvent sur un matelas posé à même le sol d'une école transformée en maternité de fortune, sans monitoring fœtal, sans péridurale. Les hémorragies du post-partum (première cause de mortalité maternelle dans le monde quand elles ne sont pas traitées) sont fatales dans ce contexte quand les poches de sang font défaut.

La gale. Elle est partout. Cette infection parasitaire de la peau se transmet facilement dans les conditions de promiscuité extrême des camps. Elle provoque des démangeaisons insupportables, particulièrement la nuit. Les enfants se grattent jusqu'au sang. Les plaies de grattage s'infectent, produisant des lésions cutanées purulentes qui progressent vers des infections bactériennes profondes. Pour traiter la gale, il faut de la perméthrine, une crème antiparasitaire qui a presque entièrement disparu des stocks humanitaires. La gale se propage de tente en tente, dans une contagion silencieuse et continue.

Les pieds. Les pieds des Gazaouis racontent leur histoire mieux que n'importe quel autre organe. Ceux qui marchent depuis des mois sur des chaussées de gravats, sans chaussures adaptées, portent des callosités épaisses, des plaies ouvertes, des ongles arrachés ou incarnés devenus infectieux. Les diabétiques voient leurs plaies de pied évoluer vers des gangrènes sèches quand l'insuline manque pour contrôler leur glycémie. Des amputations de pieds et de jambes réalisées en conditions précaires, pour des plaies qui auraient été soignées en consultation externe dans n'importe quel cabinet médical du monde, sont documentées régulièrement par les équipes chirurgicales sur le terrain.


À suivre : Partie 3 — Les âmes fracturées et les voix effacées